Les dessous de l’affaire Al Jazeera

- 20h37 - Maroc - Ecrit par : L.A

Le Maroc aurait-il rejoint l’Arabie Saoudite ou l’Algérie au rang des pays qui entretiennent des relations exécrables avec Al Jazeera ? Au regard des derniers tracas de la chaîne de Doha avec les autorités marocaines, il est permis de le penser. Al Jazeera, dont les émissions sont très suivies de Tanger à Sidi Ifni, est devenue une sorte de “the talk of town”. Depuis quelques semaines, un bras de fer politico-juridique se joue, et aucun des deux protagonistes ne semble prêt à lâcher prise.

Le 6 mai dernier, déjà, la chaîne qatarie avait reçu un coup de semonce de la part de l’ANRT (l’Agence nationale de réglementation des télécommunications). L’autorité de régulation des fréquences avait décidé de “suspendre l’autorisation temporaire” accordée en 2006 à la chaîne pour diffuser, depuis Rabat, son Journal du Maghreb. Aujourd’hui, la chaîne qatarie doit se défendre sur deux plans.

Une semaine après la couverture controversée des émeutes de Sidi Ifni, Wadah Khanfar, directeur général de la chaîne, reçoit, coup sur coup, deux mauvaises nouvelles. Primo, le ministre de la Communication retire l’accréditation de Hassan Rachidi, directeur du bureau de Rabat de la chaîne, pour “faute grave”. Le même jour, le ministère public décide d’engager des poursuites contre le correspondant d’Al Jazeera et le président du centre marocain des droits de l’homme Khaled Cherkaoui Smouni, pour propagation de fausses nouvelles. En vertu de l’article 42 du Code la presse, la “publication, la diffusion ou la reproduction, de mauvaise foi (…) d’une nouvelle fausse, (…) lorsqu’elle aura troublé l’ordre public ou suscité la frayeur parmi la population est punie d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de 1200 à 100.000 dirhams.” Le procès a été fixé au 1er juillet prochain. L’affaire promet de devenir le feuilleton judiciaire de l’été.

Sidi Ifni : grosse gaffe ou simple prétexte ?

Flash-back. Samedi 7 juin, des manifestations tournent à l’émeute à Sidi Ifni. L’intervention des forces de l’ordre (près de 8000 hommes mobilisés) est musclée. Dans Sidi Ifni, à feu et à sang, la rumeur enfle de morts tombés sous les balles (caoutchoutées) des Forces auxiliaires. Première sur l’info, Al Jazeera annonce des morts civiles, sur la foi de sources associatives sur place, nommément Brahim Sebaâ El Layl, militant du Centre marocain des droits de l’homme (CMDH). Dans ses flashes d’information de la journée du samedi, Al Jazeera reprendra le “scoop”, annonçant 8 puis 10 morts parmi les manifestants. D’autres médias relayent l’information, mais en prenant un peu plus de précautions. Après un moment de flottement, un communiqué officiel dément les morts. Las, le mal est fait. La version officielle est donnée trop tard pour laver le soupçon. Une source gouvernementale explique qu’Al Jazeera, en s’entêtant, a précipité le retrait de l’accréditation et les poursuites. Mardi 10 juin, alors que le ministre de la Communication attendait les excuses d’Al Jazeera, un communiqué de la chaîne à Qatar rajoutait à la tension, en se défendant de toute faute professionnelle. Cet officiel s’offusque : “On attendait un mea culpa, Al Jazeera a préféré s’enfoncer. Tant pis !”

Pour le ministre de la Communication, Khalid Naciri, la mauvaise foi de la chaîne est incontestable : “Al Jazeera a sciemment refusé de tenir compte du démenti officiel, qui a été diffusé dès samedi. Personne au Maroc, même parmi ses plus grands défenseurs, n’ose nier la faute commise par Rachidi. Une information basée sur des rumeurs doit être recoupée”. Quelques jours avant les poursuites, des sources internes à la chaîne admettaient “en off” s’être laissé emporter par la course au scoop. Aujourd’hui, les journalistes d’Al Jazeera préfèrent laisser la parole à leur défense. Khalid Sefiani, avocat de Rachidi, dénonce un acharnement contre la chaîne : “D’autres médias locaux et étrangers ont annoncé des morts à Sidi Ifni, sans que des poursuites ne soient engagées contre eux.” De son côté, le président du CMDH, Khalid Cherkaoui Smouni, espère que la justice corrigera “une décision malheureuse de l’administration”.

Lune de miel, lune de fiel

Dans cette affaire, il y a un emballement qui laisse penser que la chaîne de Doha était attendue au tournant. “Après le carton jaune du 6 mai dernier, avec la suspension du Journal du Maghreb diffusé depuis Rabat, il y a eu comme un engrenage fatal”, explique ce politologue. “Les autorités marocaines attendaient d’Al Jazeera qu’elle donne des gages de bonne volonté. Tout cela aurait pu se régler par un droit de réponse, si les relations étaient encore bonnes entre les deux parties”, poursuit notre source. Les griefs de Rabat s’accumulent. On est loin de la lune de miel entre Al Jazeera et les officiels marocains. En 2006, Nabil Benabdellah présentait le lancement du Journal du Maghreb depuis Rabat, comme une preuve d’ouverture médiatique. Aujourd’hui, le Maroc n’aurait-t-il pas tout à perdre, en reprenant ce qu’il a accordé il y a deux ans ? “La communication avec les officiels marocains est aujourd’hui rompue”, confirme cette source interne à Al Jazeera. Le divorce est-il alors consommé ? Khalid Naciri penche pour l’affirmative, même s’il précise que Rabat se comporte “en Etat organisé et souverain et non comme un individu avec des états d’âme. Al Jazeera n’a pas à nous imposer son diktat”, tonne le ministre de la Communication.

Que reproche-t-on à la chaîne d’information qatarie ? De “présenter toujours la face la moins reluisante de l’actualité marocaine”. Banal, les journalistes n’aiment pas parler des trains qui arrivent à l’heure. Khalid Naciri est excédé par l’attitude de la chaîne. Dernier grief en date, l’émission Al Ittijah Al Mouâakis, du mardi 17 juin. “Le présentateur de ladite émission n’a pas cessé de remettre sur le tapis les évènements de Sidi Ifni, sans aucune nuance, alors que le thème devait être plus général”, dénonce le porte-parole du gouvernement.

En fait, Sidi Ifni est la goutte qui a fait déborder le vase. Al Jazeera est “déjà” accusée, sur un autre volet de l’actualité marocaine, d’accorder un traitement de faveur à l’opposition, notamment aux islamistes du PJD. On lui reprocherait également un reportage sur le fameux “Mouvement” (le MTD) de Fouad Ali El Himma, où les proches de qui vous savez auraient été assimilés à des “opportunistes”, voire, selon la manière dont le reportage a été perçu, à des “mercenaires”. L’un des dirigeants du MTD aurait même pris son téléphone pour notifier au directeur du bureau d’Al Jazeera à Rabat : “Vous n’aviez que des amis au sein du Pouvoir. Aujourd’hui, c’est fini”.

Voilà, Al Jazeera est toujours debout, mais un peu sonnée tout de même. Comme au milieu d’un combat de boxe, quand les coups de l’adversaire pleuvent juste avant les coups de gong ponctuant chaque round. Dur, dur.

Régulation : La Haca in, la Haca out

La Haute autorité de la communication audiovisuelle est restée en retrait, depuis le début de l’affaire Al Jazeera. On se souvient que la décision de suspendre l’émission du Journal du Maghreb a été prise par l’ANRT, qui gère l’allocation des fréquences. Sur la question du pluralisme, la loi n’attribue à la HACA qu’une compétence sur les chaînes nationales. Pour le moment, Al Jazeera n’est donc pas soumise aux mêmes règles que 2M et la SNRT. La même situation se retrouve dans d’autres pays. “La différence au Maroc, c’est qu’Al Jazeera a une audience très large et donc une influence importante, surtout en période électorale”, note cette source bien informée. Entre le gouvernement marocain et la chaîne qatarie, il y a(vait) un deal tacite : Rabat laissait les coudées franches à Al Jazeera, à condition que celle-ci respecte un engagement d’impartialité. Aujourd’hui, en plein bras de fer, la HACA pourrait devenir le nouvel interlocuteur de la chaîne, dans le cadre d’un conventionnement plus étroit.

Source : TelQuel - Youssef Aït Akdim

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