L’affaire Mourtada divise

- 22h46 - Maroc - Ecrit par : L.A

Dimanche 2 mars, Rabat. Il est 9 heures du matin et l’Ecole mohammadia des ingénieurs (EMI) est désertée par ses gardiens habituels. Le temps d’un week-end, les militaires qui encadrent les élèves-ingénieurs ont en effet cédé la place à des “pèlerins” venus des quatre coins du royaume. Ce sont près de 750 ingénieurs qui se
réunissent à l’appel de l’Union nationale des ingénieurs marocains (UNIM). Dans les allées verdoyantes de l’EMI, les participants à ce 6ème congrès national évoluent par petits groupes. Les plus désorientés suivent le parcours fléché, qui les guide vers la salle de conférences. Dans quelques instants, elle sera le théâtre d’un spectacle très attendu, pour lequel tout ce beau monde s’est déplacé : l’élection des dirigeants de l’UNIM. 

Beaucoup n’auraient manqué l’événement pour rien au monde. Et la plupart ont d’ailleurs assisté à la quasi-totalité des débats depuis l’avant-veille au soir. Après treize ans de silence, nos ingénieurs ont décidément envie de faire entendre leur petite musique et ils veulent s’organiser pour peser dans le débat politique.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de politique. Il suffit d’ailleurs de scruter l’assistance pour s’en rendre compte. Ce sont en fait deux clans qui s’affrontent jusque dans les regards, parfaitement silencieux : 200 “combattants du progrès” font face à 150 barbes et quelques voiles. La bataille est équilibrée, mais tout sauf civilisée. Petit aperçu : “On en a marre de vous entendre parler de changement alors que vous êtes au pouvoir, à l’UNIM comme au gouvernement, et que vous vous en mettez plein les poches”, s’égosille un jeune cravaté à la barbe déjà fleurie. Réponse du tribun offensé : “Je gagne 30.000 DH après 35 ans de carrière ! De quoi m’accusez-vous ? Vous, à moins de 30 ans, combien gagnez-vous ?”. Silence gêné et puis, dans un souffle : “15 000 DH”. Des débats houleux, on vous disait…

Réseaux et dissensions

Dans les travées de l’amphithéâtre, les commentaires vont bon train et aucun n’est dénué d’arrière-pensées. “Je ne sais pas ce que veulent les islamistes. Nous sommes des scientifiques. La religion n’a rien à faire ici”, se plaint un ingénieur encarté à l’USFP. Et d’ajouter : “Au lieu de présenter des livres de mécanique ou de génie civil, les militants d’Al Adl Wal Ihsane n’ont avec eux que des ouvrages qui traitent de religion. Comment peut-on former des ingénieurs performants et ouverts sur le monde avec ce genre de démarche ?”.

Depuis le 5ème congrès national, tenu en décembre 1994, le rapport de force entre islamistes et progressistes a bien évolué. Comme il a gagné le reste de la société, l’islamisme n’a pas épargné les écoles d’ingénieurs. L’historien Pierre Vermeren, auteur d’une thèse sur les élites maghrébines, va même plus loin : “Les écoles d’ingénieurs de second rang, peuplées par les éléments des classes moyennes, ont été le premier terreau des mouvements islamistes en milieu universitaire. Elles produisent aujourd’hui une contre-élite politique et sociale qui piétine aux portes du vrai pouvoir”.

Comme en réponse, un sympathisant d’Al Adl wal Ihsane confie son malaise : “Il n’est pas normal que les diplômés d’écoles d’ingénieurs françaises trustent tous les postes, avec la complicité de l’élite francophone socialiste. L’ingénieur marocain est avant tout musulman. D’ailleurs, les valeurs de l’islam sont d’un grand secours pour tous ces ingénieurs qui travailent dur sans espoir de reconnaissance”. Car ce serait le réseautage qui ferait défaut aux ingénieurs diplômés des écoles nationales. À ce niveau, les témoignages abondent et les rancoeurs semblent tenaces : tel cadre du ministère de l’Equipement se souvient des vagues de “nettoyage” qui touchent épisodiquement les “EMIstes”, au profit des diplômés d’écoles d’ingénieurs françaises. Tel autre insiste sur l’absence remarquée, lors de ce 6ème congrès national, des polytechniciens, centraliens et autres pontistes : “Pourquoi ne sont-ils pas là ? C’est qu’ils ont presque tous leurs propres réseaux, ils se font repêcher à tel ou tel poste grâce à leurs connexions”.

Soudain, Amine !

Ce 6ème congrès national a particulièrement mobilisé, et Abdelhamid Amine y est pour beaucoup. Car l’omniprésent vice-président de l’AMDH est aussi l’organisateur de ce conclave d’ingénieurs. En fin stratège, Amine a su capitaliser sur tous les registres : samedi 1er février, devant les portes de l’EMI, avait lieu le sit-in de soutien à Fouad Mourtada. Organisé à l’appel de l’AMDH dans le cadre de la campagne de mobilisation en faveur du “faux prince de Facebook”, ce sit-in est un franc succès. En une demi-heure, ce sont plus de 200 militants qui serrent les rangs en scandant des slogans tous plus évocateurs les uns que les autres : “Non à la justice aux ordres !”, “Liberté pour l’ingénieur Mourtada !”, “Non aux condamnations politiques !”… Avec un Fouad Mourtada diplômé de l’EMI en 2005, l’occasion de faire d’une pierre deux coups était trop belle. Abdelhamid Amine a ainsi battu le rappel de toutes ses troupes, au risque d’entretenir la confusion. Car ce n’est pas la très consensuelle EMI, ni d’ailleurs l’UNIM, qui se mobilisent en faveur de leur “fils” emprisonné. L’initiative d’Amine n’était d’ailleurs pas du goût de tous les congressistes. “Je suis contre la confusion des genres. Nous ne sommes pas ici pour parler d’un cas particulier, mais pour évaluer le rôle de l’ingénieur dans la société”, argumente un syndicaliste de l’UMT.

Jusqu’au prochain congrès, l’UNIM a quatre ans pour faire avancer ses idées. Mais lesquelles ? Car avec une petite quarantaine d’élus pour les progressistes et une grosse trentaine pour les islamistes (sur les 75 représentants élus le 2 mars), la voie est loin d’être tracée. La bataille promet d’être rude et de longue haleine. En attendant, les élèves-ingénieurs ont repris leur paisible routine, encadrés par des militaires très policés, qui regrettent presque que leur école ait, pendant trois jours, focalisé l’attention des médias. Ici, personne ne se souvient plus de rien : loin des malheurs de Fouad Mourtada, les étudiants en uniforme préfèrent garder un silence gêné.

TelQuel - Souleïman Bencheikh

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