Robert Ménard parle de la liberté de presse au Maroc

- 23h59 - Maroc - Ecrit par : L.A

Le secrétaire général de Reporters Sans Frontières, qui s’apprête à effectuer une nouvelle tournée au Maroc, revient sur la condamnation d’Al Massae, l’affaire Mourtada, etc. En toute franchise.

Le quotidien Al Massae vient d’être condamné à une amende de six millions de dirhams pour diffamation. Quelle est votre réaction ?

Je suis consterné par cette nouvelle attaque contre la presse indépendante marocaine. Le jugement est tout sauf raisonnable, d’autant qu’il met en danger l’existence même de cette publication. C’est inacceptable !

Vous estimez, donc, le jugement disproportionné par rapport à la “faute” commise par le journal ?

Bien sûr ! Je ne suis pas du genre à défendre les journalistes seulement par principe. Je le rappelle, les gens des médias ne sont pas au-dessus des lois. Mais dans cette affaire, et comme dans celles qui l’ont précédée au Maroc, il y a incontestablement des abus. En droit, il y a une règle toute simple à respecter : la sanction doit être proportionnelle au délit. Les juges bien intentionnés doivent prononcer des jugements dissuasifs pour que les journalistes n’écrivent pas n’importe quoi, qu’ils soient responsables de leurs écrits, sans pour autant remettre en cause l’existence même de leur publication.

Comment des cas similaires sont-ils traités dans d’autres pays ?

Dans les pays démocratiques, il existe des tribunaux ou des chambres spécialisés dans la presse. Leurs magistrats sont des experts en la matière comme on peut en trouver pour les affaires financières, commerciales, matrimoniales, de propriété intellectuelle, etc. Aujourd’hui, l’Etat marocain doit impérativement s’en inspirer. C’est la mesure la plus adéquate à adopter pour que les journalistes, mais aussi les personnes s’estimant diffamées, aient droit à des procès équitables.

La création d’un Conseil national de la presse peut-elle nous éviter ce genre de dérapage ?
Ce n’est pas certain ! Ce Conseil veut devenir une structure d’autorégulation de la profession, et c’est une bonne chose dans l’absolu. Mais il ne pourra pas régler tous les problèmes de la presse. Lorsqu’il y aura conflit, le Conseil aura beau vouloir jouer au médiateur, pour amener les deux parties à un arrangement à l’amiable, il est clair que cela ne marchera pas très souvent. Il faut être réaliste.

Que pensez-vous de la libération de Fouad Mourtada, le faux prince de Facebook ?

Je dis bravo ! Mohammed VI a pris une décision raisonnable et pleine de bon sens, je l’en félicite d’ailleurs, même si on aurait préféré que ce soit la justice qui disculpe Fouad Mourtada. Maintenant, j’espère qu’il en ira de même pour Mustapha Hormatallah (ndlr : journaliste d’Al Watan Al An, actuellement en prison). Quant aux faits reprochés à Mourtada, il est vrai que c’était maladroit et de mauvais goût (de se faire passer pour le prince Moulay Rachid sur Facebook). Mais là aussi, la sanction était exagérée et disproportionnée par rapport à la “faute” commise.

Fouad Mourtada n’est pas journaliste. Pourtant, vous lui avez apporté votre soutien. Pourquoi ?

Ce n’est pas extraordinaire. Il nous arrive souvent de prendre la défense de gens qui ne sont pas forcément des journalistes, parce que nous considérons que le Web est un lieu d’expression qu’il faut absolument préserver.

Pensez-vous que cette affaire pourrait avoir un impact sur la blogosphère marocaine ?

J’espère sincèrement que non, parce que la blogosphère marocaine est réputée actuellement pour être la plus dynamique du monde arabe. Il serait regrettable que cela change. Quant à l’affaire Mourtada, elle pourrait créer une éventuelle autocensure et dissuader les internautes de s’exprimer librement sur le Net. Malheureusement, le Maroc a beaucoup d’atouts qu’il gâche gratuitement.

Comment évaluez-vous l’état de la liberté d’expression au Maroc ?

Il n’est pas très bon. On assiste depuis quelque temps à une véritable régression, le Pouvoir avance peut-être d’un pas mais recule de deux, voire trois. Avant l’histoire d’Al Massae, je rappelle qu’Aboubakr Jamaï a été poussé à l’exil. En plus de Hormatallah jeté en prison, Ahmed Benchemsi poursuivi pour outrage au roi, Ali Lmrabet interdit d’exercer pendant dix ans, etc. Toutes ces affaires prouvent une chose : il y a une réelle volonté au Maroc de mater la presse indépendante. C’est une volonté que je qualifierai de moyenâgeuse.

Comment situez-vous le Maroc par rapport aux pays voisins ?

Une chose est sûre, le Maroc n’est pas le plus mal loti du Maghreb. Mais je ne vois pas pourquoi il est souvent condamné à être comparé à des Etats de seconde zone, voire à des Etats voyous dont il ne fait pas partie. Le Maroc mérite mieux. Personnellement, je préfère le comparer à des pays comme la Suède ou la Suisse, parce que je trouve que la presse marocaine en vaut la peine. C’est une vraie presse, dynamique, courageuse, entreprenante… Je peux vous assurer qu’elle est quand même un exemple à suivre pour de nombreux autres pays.

Vous avez évoqué, il y a un an, un vrai changement d’attitude des autorités marocaines vis-à-vis de la presse indépendante. Vous le confirmez, malgré tout ?

À l’époque, lorsque l’ancien ministre de la Communication, Nabil Benabdellah, avait accepté de nous recevoir, nous avions applaudi. On avait pensé que la relation entre le Pouvoir et la presse allait évoluer, mais cela ne s’est pas passé comme on l’espérait. D’ailleurs, nous sommes revenus au Maroc quelques mois plus tard pour le dénoncer. Aujourd’hui, on constate malheureusement que la situation empire de jour en jour, les journalistes sont de plus en plus dérangés dans leur travail quotidien… Je rappelle quand même que la politique de Reporters sans frontières est très claire : lorsqu’il y a des avancées, on le dit. Quand ça ne va pas, on le dit aussi.

De quoi vous étiez-vous entretenu avec l’ancien porte-parole du gouvernement, Nabil Benabellah ?

De tous les problèmes de la profession, à commencer par le nouveau Code de la presse tant promis, mais qu’on ne voit toujours pas arriver. On a évoqué la question des procès à répétition, les condamnations, le cas Lmrabet, etc. Nous ferons d’ailleurs la même chose avec le successeur de Benabdellah, Khalid Naciri, qui vient d’ailleurs de se dire prêt à nous recevoir.

Avez-vous demandé à être reçu par le roi ?

Non, mais, à l’époque, nous avons essayé de rencontrer le numéro 2 du régime et ministre d’Etat délégué à l’Intérieur, Fouad Ali El Himma. Nous n’avons pas eu de réponse de sa part. Par contre, nous avons eu l’occasion de discuter avec des proches de Mohammed VI, de manière informelle. Là aussi, nous avons pu leur dire ce que nous pensions.

Si vous aviez à rencontrer Mohammed VI, que lui diriez-vous ?

Le roi a toutes les cartes en main pour faire avancer les choses. Et on dit de lui qu’il veut le faire, alors, on demande à voir. Il est vrai qu’il faut du temps pour combattre l’analphabétisme ou la misère, mais permettre une totale liberté d’expression, franchement, cela ne demande pas grand-chose.

Code de la presse : Vous avez dit épée de Damoclès ?

“Il existe peut-être une ouverture, mais pas de garantie véritable pour que les journalistes puissent faire leur travail”. Par “garantie”, le désormais président du SNPM (Syndicat national de la presse marocaine), Younès Moujahid, entend un Code de la presse libéral, comme il en existe dans tout pays démocratique. C’est loin d’être le cas du texte toujours en vigueur, ni du projet qui se promène depuis de longs mois dans les couloirs du gouvernement. “Le projet maintient les peines privatives de liberté pour ceux qui abordent des sujets essentiels, comme la monarchie, l’intégrité territoriale ou l’islam”, résume Younès Moujahid. Ce dernier impute le retard dans la finalisation du nouveau texte au nombre important d’intervenants dans ce dossier : ministères de la Communication, de l’Intérieur, de la Justice, proches du roi, etc. “Et encore, il ne suffit pas d’avoir une bonne loi, il faut également voir comment elle va être appliquée. C’est au moins aussi important”, renchérit le président du SNPM, avant de conclure : “On peut le dire, les journalistes marocains ont une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Et nos juristes sont très forts : ils peuvent faire de vous, journalistes, ce qu’ils veulent”.

Source : TelQuel - Mehdi Sekkouri Alaoui

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