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L’éducation à l’épreuve des langages maghrébins : Amazighité et Arabité

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22 juillet 2002 - 21h56 - Culture

Au Maghreb, un trépied culturel -amazighité, arabité et islamité- apparaît comme le fondement commun de spécificités singulières et la dynamique évolutive d’ouverture sur l’universel.

La connaissance de telles composantes et leur développement semblent être la pierre angulaire de l’édifie civilisationnel de cette région du monde. Non seulement dans la structuration de la personnalité maghrébine, mais aussi dans les transformations qui en découlent en vue de transcender les méandres historiques et de participer ainsi aux changements prospectifs d’un monde en mouvement.
a) L’amazighité, que d’aucuns diraient « berbérité », est sans aucun doute le substrat culturel le plus ancien et l’une des bases les plus sûres de l’identité maghrébine.
Bien que l’amazigh, langue berbère essentiellement orale, n’ait pas été protégé par l’écriture, il a traversé l’espace et le temps, résisté à tous les avatars et s’est porté en conquérant jusqu’aux profondeurs de l’Afrique et aux îles Canaries. Il s’est mêlé à la romanité africaine et accompagna l’islam depuis son arrivée au Mahgreb au VIIe siècle. Il a servi de médium oral principal à l’islamisation des Imazighens ou « Berbères », au point que ceux-ci se sont passés, pour ce faire, de l’arabe, langue sacrée du Coran, sauf pour y puiser les préceptes coraniques par spécialistes interposés. Ce n’est peut-être pas un hasard si les Imazighens les moins ou non arabisés restent aujourd’hui, comme hier, les plus fervents Musulmans du Mahgreb. Si bien que la langue amazighe ait assimilé pour 30% environ les termes religieux arabisés, et inversement. Au demeurant, l’amazighité fut la première à porter l’islam au cœur de l’Europe dès le VIIIe siècle, via Gibraltar ou « Djebel Tarik » du nom du chef berbère, Tarik Ibn Zyad. Il en fut de même avec les Almoravides et les Almohades du XIe au XIIIe siècles, comme en témoigne encore l’imposante architecture des « trois sœurs » : la Giralda de Séville en Espagne, la Tour Hassan de Rabat et la Koutoubia de Marrakech, situées toutes, à dessein, sur une même ligne géométrique. Enfin, face au colonialisme, les Imazighens se sont distingués par leur farouche résistance à l’occupation coloniale. Ils ont aussi payé le prix le plus fort dans une lutte sans merci pour l’indépendance, aussi bien en Algérie qu’au Maroc. Et leurs « izlanes », poèmes de résistance, restent comme l’une des composantes orales de la littérature maghrébine la plus authentique. Actuellement, la chanson amazighe, bercée au diapason des vents de l’Atlas, ne renonce jamais aux hauteurs de ses cimes. Mais grâce à la radio, la télévision et les mini-cassettes, elle pénètre jusqu’aux demeures maghrébines les plus raffinées des grandes agglomérations urbaines. Elle traverse, enfin, la Méditerranée, accompagnant l’émigration dans sa solitude et, plus encore, se mêlant triomphalement aux rythmes universels.
Cependant, l’amazighité eut à souffrir de jeux et d’enjeux politiques contradictoires, qui la dépasse, aussi bien pendant qu’après la colonisation. Pendant la colonisation, elle fut l’objet, bien malgré elle, de sollicitudes coloniales particulières dans un dessein inavoué de diviser pour régner. Après la colonisation, les partis nationalistes, échaudés par cette aventure, ont exclu l’amazighité de leur programme et de leur perspective. Et, compte tenu du climat passionnel qui régnait alors, toute intervention prenait vite une tournure de suspicion. Nous pouvons en témoigner dans la mesure où nous avons pu, bien à notre détriment, être l’un des premiers chercheurs à dénoncer cette négation, il y a déjà plus d’un quart de siècle, dans une étude universitaire publiée par la revue « Tiers-Monde » en décembre 1974. Mais face à une telle injustice, de nombreuses associations se sont mobilisées pour défendre la dignité amazighe, non sans quelques dérives, notamment en Algérie. Il n’en a pas fallu plus, cependant, pour que les partis et les hommes politiques les plus récalcitrants d’hier vis-à-vis de la langue et de la culture amazighes deviennent parfois leurs plus fervents défenseurs. Non sans surenchère, ni démagogie, à qui mieux mieux. D’autant que l’écrasante majorité des Maghrébins, peut être plus de 80%, bien qu’ils soient pour moitié arabisés, pourraient être d’origine amazighe. Et les amazighophones, réels ou ponctuels, seraient actuellement quelque 20 à 30% en Algérie et 40 à 50% au Maroc.
Attentifs à ces réalités, les pouvoirs publics maghrébins en ont tiré la leçon. En Algérie, un Conseil Supérieur de l’amazighité est nommé auprès du président de la République, parallèlement à la mise en place d’un enseignement expérimental en Kabylie. Au Maroc, SM le Roi Mohammed VI, reprenant les termes d’un discours remontant au 20 août 1994 de son père feu Hassan II, a confirmé dans son discours du Trône le 30 juillet 2001, l’amazighité comme une composante essentielle de l’identité marocaine. Il décide la création d’un Institut royal pour la culture amazighe dont la mission, entre autres, sera « la conception, la préparation et le suivi du processus d’intégration de l’amazigh dans le système d’enseignement ». C’est ce qui paraît réalisable, et même généralisable à toutes les populations scolaires, amazighophones ou non, comme matière enseignée sans exclusive, grâce à de récentes méthodes. En particulier celle de l’académicien marocain, Mohamed Chafik qui, par souci de continuité historique, psychologique et sociologique, emprunte les caractères arabes pour écrire l’amazigh. Caractères qui étaient ponctuellement utilisés dans le passé et qui semblent mieux adaptés pour une langue chamito-sémitique de la même ascendance que l’arabe.
En définitive, ces dispositions inédites d’ouverture pédagogique pour un idiome, l’amazigh, dépourvu jusqu’ici d’écriture permanente, marquent un triomphe de la raison, de l’équité et du sens du partage. Surtout qu’elles n’entament en rien l’officialité ancestrale qui remonte à quatorze siècles, de l’arabe standard, langue fédératrice dans tous les domaines, éducatif, administratif, politique, spirituel et civilisationnel.
b) L’arabité, en effet, composante principale de l’identité maghrébine, avec l’amazighité et l’islamité, n’est pas une transposition pure et simple d’une quelconque culture “étrangère”.
L’arabité fait donc partie de l’amazighité, et inversement. Elle est différente de l’arabisme qui est, comme le berbérisme, une idéologie politique ayant répondu à des conjonctures historiques circonstanciées et circonscrites dans l’espace et dans le temps. Et pour lesquelles le Mahgreb, qui revendique aussi l’Africanité, la Saharité et la Méditerranéité, a souvent marqué sa différence par rapport au Machrek. Au Maghreb dont la langue arabe, naturalisée, constitue la colonne vertébrale, l’arabité apparaît comme une permanence qui assume depuis plus de quatorze siècles une symbiose historique, culturelle, civilisationnelle et langagière. Historiquement, ce sont les dynasties amazighes, almoravides et almohades qui ont forgé ainsi l’unité maghrébine et sa personnalité. Œuvre prolongée par les Hafcides de Tunis et les Mérinides de Fès, également amazighs. Sur le plan culturel et civilisationnel, on peut rappeler, à l’actif des premiers d’importants édifices, avons-nous dit, comme la Koutoubia de Marrakech et ses deux sœurs, la Giralda de Séville et la Tour Hassan de Rabat (supra). Et, pour les seconds, il faut citer au Maroc les nombreuses médersas de Fès qui ont répandu, en arabe, une culture civilisationnelle universelle à travers toute la Méditerranée.
Dans le domaine langagier enfin, c’est à partir de ces grandes étapes historiques que la langue arabe s’est enracinée au Maghreb. Elle y a subi des transformations substantielles auxquelles les Maghrébins ont beaucoup contribué, non seulement en matière sémantique ou stylistique, mais aussi dans le domaine syntaxique et morphologique. Surtout quand on sait que l’arabe initial avait quitté l’Arabie, dépourvu de voyelles ou de signes diacritiques. Il a fallu un long parcours, via Damas, Bagdad, Tunis, Cordoue et Fès pour atteindre la perfection à laquelle l’amazighité a apporté aussi sa contribution et son génie. On peut donc dire, sans paradoxe, que l’arabe est une langue amazighe par excellence, avant d’être fondamentalement maghrébine. Elle a toujours été et reste jusqu’ici l’expression écrite de l’amazighité civilisationnelle et sa mémoire scripturale infaillible. En témoignent, à titre d’exemple, les œuvres d’un Ibn Khaldoun ou d’un Averroès qui avaient révolutionné la pensée méditerranéenne. Surtout à un moment où le corpus scientifique de l’arabe, quasi inexistant au départ, s’était décuplé du VIIIe au XIVe siècles, grâce à l’apport de tous les peuples impliqués, dont les hamazighens, qui en deviennent ainsi des copropriétaires vigilants. D’autant que l’arabe est aussi une langue africaine par référence aux 70% des populations l’ayant comme langue officielle, qui - plus que le Machrek donc - sont situées en Afrique du Nord au sens continental, allant de l’Egypte à la Mauritanie. Elle est également la mémoire de l’Afrique subsaharienne dans la mesure où elle a enregistré l’essentiel de son histoire anté-coloniale et prêté son alphabet aux langues africaines, y compris l’amazigh, jusqu’à la colonisation.
Mais l’arabe a été surtout, rappelons-le, la langue scientifique de la Méditerranée. Elle avait ainsi exprimé les équations les plus complexes avant même la naissance et le développement de la langue française ou d’autres idiomes de l’Europe. A cet égard, elle n’a aucun complexe à se faire, de par sa dynamique évolutive et son aptitude compétitive, vis-à-vis de ces langues. Sauf peut-être au regard de l’anglais dont l’hégémonie conduit ces différents idiomes à une lutte sans merci pour la suivie. Notamment de la part de grandes langues européennes, comme l’allemand ou l’espagnol et plus particulièrement le français qui résiste avec la dernière force du désespoir pour ne pas disparaître de la scène internationale. Il s’agit là d’une leçon à méditer pour la survie de la langue arabe, même en s’appuyant exceptionnellement sur l’anglais, à l’instar de toutes les autres, y compris le français, le japonais ou le chinois... Car, il ne faut pas perdre de vue que l’arabe est non seulement la langue liturgique d’un milliard et demi de Musulmans, langue sacrée du Coran. Mais elle est surtout la langue fédératrice officielle des 22 Etats de la Ligne arabe. Soit une langue matricielle de quelque 250 millions d’habitants, bordant toute la rive Sud de la Méditerranée. C’est ce qui en fait, en outre, un idiome méditerranéen par excellence (ou ara-med). L’arabe est enfin langue officielle des Nations-Unies, avec l’anglais, le français, l’espagnol, le russe et le chinois.
C’est dire que les attaques meurtrières dont la langue arabe avait fait l’objet sous la colonisation et qui continuent aujourd’hui insidieusement ne sont pas fortuites. La toute dernière, orchestrée au niveau de tout le Maghreb et presque simultanément, se réfère aux systèmes éducatifs maghrébins dont elle serait le fossoyeur, à cause de son arabisation partielle, au regard de sa francophonisation initiale. Cette accusation infondée porte atteinte à tout un édifice éducationnel qui n’a pas démérité, bien que nous soyons le premier chercheur à l’avoir sévèrement critiqué dès 1978 (cf. “Maghreb-Machrek” de la même année). Ce système des indépendances, construit parfois avec les moyens de bord, a pourtant fourni en peu de temps les meilleurs et la plupart des cadres bilingues pour toutes les institutions maghrébines, économiques et sociales, politiques et administratives, autrefois sous la coupe coloniale. Et ce, grâce à la valeur de ses maîtres, eux-mêmes formés à chaud dans des conditions souvent héroïques, bien qu’ils soient également et injustement stigmatisés. Or, la crise de l’éducation bien réelle -mais dont l’arabisation pédagogique est devenue un bouc émissaire très commode- n’est pas spécifique au Maghreb. Elle relève tout d’abord de la crise mondiale de l’éducation. Elle relève aussi, dans son caractère social, de l’état de délabrement dans lequel se trouvent les pays sous-développés dont le Maghreb. Ils ne peuvent ainsi offrir, à la majorité des enfants, ni support économique, ni logis décent, ni auto-suffisance alimentaire, ni couverture sanitaire, ni enfin de stimulis culturels dignes de ce nom. Et, pédagogiquement, on administre à ces jeunes cobayes maghrébins, dès leur tendre enfance, deux grandes langues diamétralement opposées, le français et l’arabe : un programme que les enfants bourgeois du 16e arrondissement de Paris ne pourraient assumer. D’autant que, même avec une seule langue d’enseignement en France, 20 à 25% de jeunes français retournent à l’illettrisme après six ans, voire neuf ans de scolarité obligatoire. C’est ce qui fait des déperditions scolaires, redoublement et abandons, un phénomène général qui apparaît sous la pression croisée de déterminants identifiables. Dans nos recherches comparatives, nous en avons appréhendé les causes et les mécanismes à travers de nombreuses études longitudinales dont l’une a été publiée depuis plus d’un quart de siècle (cf. « Revue Tiers-Monde » Décembre 1974) et l’autre, toujours actuelle, il y a une dizaine d’années (cf Arabisation et langue française au Mahgreb, Paris, PUF, 1992).
En définitive, quand l’édifice du système éducatif est ébranlé, c’est toute la société qui l’est déjà, l’éducation jouant ainsi un révélateur significatif. La langue arabe, voire l’arabité dans son acception la plus large ou l’arabisation dans son cadre restreint, n’y sont pour rien.

Ahmed Moatassime a exercé des fonctions d’enseignement bilingue arabo-français à tous les degrés de l’éducation au Maroc, élémentaire, secondaire et supérieur, avant d’effectuer de nombreuses missions internationales d’éducation comparée dans différents pays du Tiers-Monde. Il est docteur en sciences de l’éducation, docteur en sciences politiques et docteur en sciences humaines et sociales (Sorbonne). Il est vice-président de l’Institut méditerranéen de la culture et de la communication à Paris. Il est aussi professeur honoraire des universités au Maroc, chercheur honoraire au CNRS et directeur de recherches doctorales au Sorbonne.

Par Ahmed Moatassime pour Libération

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