L’Islam de France divisé devant les urnes

- 19h59 - France - Ecrit par :

C’est aujourd’hui que les délégués des lieux de culte sont invités à se rendre aux urnes pour élire leurs représentants nationaux et régionaux au Conseil français du culte musulman (CFCM). Reporté à plusieurs reprises, ce scrutin de liste proportionnelle va permettre de renouveler pour la première fois la direction du CFCM et de ses 25 branches en province, les Conseils régionaux du culte musulman (CRCM). Le règlement des élections est toujours le même quoique souvent contesté. Le nombre des délégués (grands électeurs) est donc toujours défini en fonction de la superficie des mosquées et autres locaux utilisés pour la prière.

Ils seront quelque 5.200 délégués, représentant plus de 1.200 mosquées et lieux de culte en France qui vont donc se diriger vers les bureaux de vote ce dimanche.

L’Etat français voulait avoir en face une instance représentative du culte musulman comme seul interlocuteur.

Mais est ce que l’Islam de France peut avoir un seul visage ? Tout semble dire le contraire. Au sein de cette jeune instance, les différents courants représentés n’ont pas toujours été du même avis concernant des questions cruciales pour cette même communauté musulmane qu’ils représentent.

Cet Islam de France qui tente d’avoir un visage a même été critiqué pour s’être institutionnalisé pour plaire à l’Etat au détriment des attentes de la communauté. Mais il faut bien commencer quelque part.

Cumulant les moments de crise, le CFCM a pourtant tenu, tant bien que mal, pendant deux ans. Des démissions, des menaces de départ, ça n’a pas été toujours rose. "Ces événements traduisent les tensions ambiantes au sein du CFCM.

Ce sont les volontés de pouvoir qui sont sources des passions et des volte-face dont nous avons été témoins jusqu’ici", nous confie Dalil Boubakeur, président du CFCM et recteur de la Grande Mosquée de Paris.

Mais qui dit tiraillements internes, dit répercussions sur les représentations régionales. Tout dépend de qui et avec qui et qui a voté pour qui. "Je trouve que cette année, les Algériens se sont bien mobilisés pour la campagne électorale. Nous n’avons pas été très aidés nous Marocains.

Ils font du porte-à-porte, et vont aider les petites associations en difficulté. C’est la meilleure manière d’avoir des voix", nous confie un membre de la Fédération nationale des musulmans de France qui a requis l’anonymat.

L’axe Rabat-Alger semble s’imposer même à Paris et les interventions étrangères sont loin d’être un mythe. Mais si les différents membres des instances représentées au sein du CFCM parlent du soutien de leurs consulats et ambassades, les présidents des différentes organisations préfèrent soutenir le fait qu’ils sont Français avant tout et qu’il n’y a pas d’interventions de leur pays d’origine dans leur travail actuel.
Mohammed Bechari, président de la FNMF (Fédération nationale des Musulmans de France), et vice-président du CFCM déclare : " C’est tout à fait normal et légitime que des pays d’origine s’intéressent à leurs communautés dans les pays d’origine, pas qu’en France. Surtout devant cette montée de la mondialisation de la culture de violence répartie dans beaucoup de milieux musulmans d’origine arabe ou turque.

Mohamed Bechari poursuit :

« Il devient donc de la responsabilité des pays comme le Maroc de répondre à des exigences et défis posés par cette nouvelle vague de la violence et d’extrémisme. Ils doivent donc accompagner leurs communautés pour les préserver des dérives et d’être sujets aux tendances d’un Islam jihadiste et de se préserver eux-mêmes des menaces qui peuvent venir de l’extérieur.

Concernant la carte politique, il faut dire que nous ne sommes plus dans le cadre de l’Islam familial des années 60, 70 ou 80, qui était plus traditionnel. Nous sommes aujourd’hui face à un Islam des jeunes qui a des revendications aussi bien culturelles que politiques.

La mobilisation de ces 2e et 3e générations de jeunes peut être négative ou positive, tel que sur les questions de Salman Rushdie, le foulard, la Bosnie, l’Irak, le 11 septembre, ou encore le 11 mars à Madrid, ces facteurs de mobilisation de cet Islam de jeunes échappent au contrôle de toutes les fédérations présentes au CFCM. C’est pourquoi tous les moyens d’intervention sont bons pour gérer tout cela".

Dalil Boubakeur préfère nier cette gestion de l’extérieure. " Le CFCM a toujours manifesté sa neutralité vis-à-vis des Etats étrangers. Nous ne voulons pas créer de tensions entre les différentes communautés. Ni le Maroc, ni l’Algérie ne cherchent à mobiliser leurs troupes. Car aucun pays n’a intérêt à aller dans le sens de ces tiraillements ".

En dehors des capitales maghrébines, Paris est aussi critiquée, au sein du CFCM, par certains membres surtout de vouloir rajouter son grain. La dernière crise en date, rappelons le, était liée à l’annonce de Fouad Alaoui, vice-président du CFCM et secrétaire général de l’Union des Organisations islamiques de France, début mai. En effet, M. Alaoui avait remis sa démission pour contester " l’incapacité (du CFCM) de prendre ses décisions loin des pressions et des injonctions politiques " de la part de l’Etat français.

Cette décision faisait suite à l’annonce de la nomination de l’aumônier général des prisons musulman. Une nomination qui a été précipitée par le ministère de l’Intérieur relayé par le ministre de la Justice, Dominique Perben, qui voulait qu’un aumônier général musulman soit présent à la prochaine réunion générale des aumôniers qui était prévue le 12 mai 2005.

Lhaj Thami Breze, président de l’UOIF souligne : " Nous voulons juste défendre cette institution pour qu’elle devienne une fondation légitime aux yeux des Musulmans de France. Concernant la nomination de l’aumônier, ce fut une surprise pour nous au sein de l’UOIF. Selon les statuts, la commission doit préparer et instruire le dossier, présenter une proposition au bureau exécutif qui doit être ensuite entériné par le Conseil d’administration. Mais tout cela a été court-circuité. Une instance légitime doit être indépendante. C’est ce que nous avons tenté d’expliquer à Dominique de Villepin (NDLR : actuellement Premier ministre et ministre de l’Intérieur à l’époque) ".

Cette crise en tous cas a permis, une fois encore, de mettre la lumière sur l’intervention de l’Etat français, dans le travail de cette jeune instance qui a du mal à avancer d’elle-même. M. Breze ajoute : "L’Etat français est notre partenaire. On a besoin les uns des autres. Personne ne peut faire l’économie de l’existence de l’autre. D’un autre côté son message est clair : si vous ne travaillez pas ensemble, je ne reconnais personne.

Donc nous avons tout intérêt à tenir le cap, car beaucoup voudraient voir disparaître le CFCM qui exprime l’unité et la reconnaissance de l’Islam de France. Si nous ne sommes pas encore un organe puissant et redoutable nous connaissons de plus en plus l’adhésion des Musulmans français". La bataille de ce dimanche s’annonce chaude aux urnes. Beaucoup de petites associations et lieux de culte ne sont pas affiliés, et sur ces organismes là que tout va se jouer. L’UOIF a ses sympathisants, même si l’organisation risque d’être dans la liste des perdants de ce scrutin. Cela faisait déjà longtemps qu’on reprochait à l’union de s’éloigner de sa base. Ses cadres sont même taxés d’être les " notables de la République".
Mais cette organisation qui est l’une des trois principales fédérations du CFCM risque d’essuyer quelques revers électoraux.

Arrivé deuxième aux premières élections de 2003, son président avait alors pris la présidence du Conseil régional de l’Ile-de-France/Centre et son secrétaire général, F. Alaoui était nommé vice-président du CFCM. L’UOIF, à qui l’ont reproche sa proximité avec les frères musulmans a risqué de paralyser le conseil, à plusieurs reprises, grâce à ses coups de force. Toutefois, sa stratégie électorale a été d’inviter les électeurs à voter en toute indépendance (vis-à-vis de leurs pays d’origine).

Mais vu la mobilisation des différents consulats pour soutenir tel ou tel candidat, selon son origine, l’UOIF risque de perdre des points. Pour peu que les lieux de culte dirigés par des Marocains votent pour la FNMF (proche du Maroc) et les Algériens pour la Grande Mosquée de Paris (proche d’Alger).

Les premiers pronostics parlent d’une victoire presque assurée à la FNMF.
Larbi Marchiche, vice-président de la FNMF et membre du bureau exécutif du CFCF nous confie avec grand enthousiasme " C’est la réalité du terrain. La majorité des mosquées en France sont tenues par des Marocains, et quoiqu’on dise, les Marocains vont voter pour les Marocains et les Algériens voteront pour les Algériens. C’est pourquoi je pense que nous allons cartonner aujourd’hui".

Aziza Nait Sibaha - Le Matin

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