Les Irakiennes ont perdu l’après-guerre

- 10h49 - Monde - Ecrit par :

Viols, séquestrations, retour du voile se développent.

Dans la rue, on ne voit qu’elles. Les femmes tête nue sont si rares qu’on les qualifie de « chrétiennes », même si elles ne le sont pas. En fin d’après-midi, quand la température redevient tolérable et que les familles font leurs courses, les cheveux féminins se voilent d’un foulard qui découvre quelques mèches, d’un hijab ou de l’abaya, cape noire qui ne laisse voir que le visage

Peur de la violence, peur de l’insulte. « Presque toutes mes collègues ont modifié leur comportement, dit la docteur Enas Al-Hamdani, l’une des responsables de l’hôpital Al-alwaya. Celles qui n’avaient jamais porté le voile le mettent pour éviter les problèmes. Elles ne se maquillent plus, ne portent plus de bijoux. » Elle-même est coiffée d’un léger foulard. Elle ne conduit plus sa voiture. C’est son mari ou son garde du corps, nouvel attribut des classes aisées, qui l’accompagnent de l’hôpital à sa clinique.

Rideaux tirés. Celles qui ne travaillent pas vivent rideaux tirés, ouvrent la porte sur des mines pâlottes et des yeux cernés. « La peur nous empêche de sortir », souffle Virgin. Elle continue de préparer des pâtisseries mais ne reçoit plus depuis la chute de Saddam, traîne à la maison en bermuda et en tongs. Ses voisins ont rejoint leur fils aux Etats-Unis. La fille de sa voisine d’en face est au lit, choquée depuis que des hommes ont tenté de la traîner de force dans leur voiture. Virgin ne comprend plus le monde qui l’entoure : « Ces histoires-là étaient rares du temps de l’ancien régime. Aujourd’hui, tout peut arriver. Tenez, il y a quinze jours, une famille rentrait à pied. Des bandits armés se sont arrêtés en voiture, ils ont menacé le père, puis ils ont violé la mère et la fille devant lui. Toutes les femmes disent la même chose : il ne faut pas sortir. Même ma petite, je l’empêche d’aller au-delà de la porte. »

La sécurité est devenue une obsession à Bagdad. Dans cette parenthèse chaotique que vit la capitale sous tutorat américain, les femmes se sentent particulièrement vulnérables. Selon un rapport de Human Rights Watch publié à la mi-juillet, il y aurait eu au moins 25 viols et enlèvements de femmes entre fin mai et fin juin à Bagdad. Avant-guerre, la police ne recensait qu’un cas tous les trois mois en moyenne. « Depuis le début de la guerre, plus de 400 femmes ont été violées, enlevées et parfois vendues, affirme pour sa part Yanar Mohammed, de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak. Les liens familiaux et claniques sont devenus tellement étouffants qu’elles préfèrent le cacher, ou disparaître. »

Le moindre incident prend des proportions dramatiques, y compris dans les familles les plus ouvertes. Sawsan, pantalon et cheveux tirés, sortait du cabinet médical où elle travaille quand trois hommes ont ouvert la portière de sa voiture : « Ils m’ont insultée. J’ai pleuré, j’étais sûre qu’ils allaient m’enlever. Heureusement, un ami est arrivé. Je l’ai supplié de ne pas en parler, sinon mon frère m’empêchera de sortir. » A Bagdad, « beaucoup de femmes préfèrent désormais renoncer à travailler », constate Human Rights Watch. La maison n’est pas toujours un refuge : « Les hommes sont au chômage : ils vivent reclus, frustrés, et la violence domestique est en augmentation », affirme Basma al-Khateb de l’Unifem, une agence des Nations unies. « Saddam n’est plus là, mais il vit toujours dans la tête des hommes », soupire une infirmière.

Banditisme. Les viols ont d’abord été attribués à des règlements de comptes, des vengeances contre les familles des anciens du régime déchu. Quatre mois après la fin des opérations, on ne parle plus que de banditisme : « Des hommes armés veulent voler une voiture, ils font sortir l’homme et gardent la femme qu’ils vont violer, kidnapper contre rançon ou vendre à d’autres délinquants », résume un officier de police qui dit avoir reçu trente plaintes de ce genre depuis la chute de Saddam. Enas Al-Hamdani affirme que les viols sont en diminution, bien que la peur du lendemain soit là, attisée par l’émergence sur la scène politique d’islamistes radicaux.

Virgin la chrétienne envisage de porter la jupe longue et large des musulmanes. « Les femmes sont convaincues que cela va empirer, dit Yanar Mohammed. Les groupes islamistes extrémistes sont là pour rester. Les femmes se voilent comme prix de leur tranquillité. Par cette température, c’est une véritable punition. D’autant qu’à Bagdad, elles avaient une certaine liberté. Nous avions, dans ce domaine, la Constitution la plus avancée du monde arabe, même si elle n’était pas toujours appliquée. » Les premières femmes arabes à être ambassadrices, médecins, militaires ou haut-fonctionnaires étaient des Irakiennes, pourtant les appels du pied de Saddam aux dignitaires musulmans, dans les années 90, ont brouillé leur statut. Les femmes de moins de 45 ans se sont vues interdire de voyager sans la « protection » d’un homme de leur famille. La polygamie a été encouragée pour « secourir » les veuves de guerre. Ce fut aussi l’époque des crimes d’honneur et des décapitations de femmes accusées de prostitution.

Les dures années d’embargo, la propagande de l’ancien régime et le repli religieux ont isolé les femmes mieux que des abayas. Répéter des rumeurs, se contredire n’a rien d’insolite dans l’Irak d’aujourd’hui. Ce sont par exemple trois jeunes avocates, formées à l’université de Bagdad et portant le hijab, qui assurent qu’elles exercent leur métier grâce à Saddam et contre l’avis de l’ONU. Elles affirment qu’elles veulent devenir juges et approuvent néanmoins les fatwas des religieux contre la tentative de la coalition de nommer une femme juge à Najaf. « De façon générale, notre société s’intéresse peu à la question de l’égalité entre les sexes, constate Basma al-Khateb, et les femmes, moi la première, méconnaissent leurs droits. »

Ilots de militantisme. On trouve autour des Irakiens rentrés d’exil quelques îlots de militantisme pour l’égalité des femmes. Au moment de constituer l’équipe de son journal à Bagdad, Kaïs Jewad, trente ans en France, a pris soin de prendre autant d’hommes que de fem mes, dont de jeunes musulmanes habillées à l’occidentale, qui n’hésitent pas à rompre avec un fiancé qui veut leur imposer le voile.

L’écrivain Jabbar Yassin Hussin, de retour au pays après un exil de vingt-sept ans, est optimiste : « Ma soeur, qui portait une minijupe dans les années 70, a mis le voile dans les années Saddam. Le voile était une sorte d’apitoiement sur elle-même, presque un signe de deuil. Depuis que je suis rentré, elle l’a enlevé. » Il fait partie de ceux qui pensent que l’enfermement physique et psychique des femmes est temporaire : « L’Irak va se remoderniser. On est encore dans le provisoire. Quand le gouvernement, l’administration seront en place, les voiles finiront en serpillières. » En attendant, le premier gouvernement de l’après-Saddam ne compte qu’une femme sur 25 ministres

Marie-Laure COLSON - envoyée spéciale à Bagdad
Libération le 2 septembre 2003

  • Un autre Maroc : Grands soucis des femmes soussis

    Installée à Taroudant, Saïda Bouzebda est d'Igherm, petit village de la vallée d'Ammeln. Ce petit bout de femme, les cheveux et les épaules cachés par un long foulard noir, est aujourd'hui l'un des acteurs les plus actifs de la société civile locale. Elle travaille pour l'association Migration et développement depuis plusieurs années et a fait de la condition des femmes de la région son cheval de bataille.

  • La presse marocaine dénonce les "massacres" de civils

    Les principaux titres de la presse marocaine ont dénoncé jeudi, manchettes de Une et photos saisissantes à l'appui, les "massacres" de civils dont elle accuse les forces anglo-américaines engagées en Irak.

  • La presse marocaine dénonce "l'occupation" de l'Irak

    La presse marocaine a dénoncé jeudi le début de l'"occupation" américano-britannique de l'Irak, tout en s'interrogeant sur les conditions - voire sur la réalité - de l'effondrement du régime de Saddam Hussein.

  • La guerre a commencé...

    Les forces américano-britanniques massées dans le Golfe se tenaient prêtes jeudi à lancer une attaque aérienne puis terrestre massive contre l'Irak, quelques heures après les premières frappes sur Bagdad, visant des dirigeants irakiens.

  • Anniversaire pour le monde Arabe aussi

    11 septembre . Deux ans après, l'onde de choc des attaques contre Washington et New York continue de bouleverser le monde arabe, avec une politique américaine agressive marquée par l'occupation de l'Iraq.

  • Washington confirme la mort des deux fils de Saddam Hussein

    Les militaires américains ont confirmé mardi que les deux fils de Saddam Hussein, Qoussaï et Oudaï, avaient été tués dans une fusillade avec les forces américaines à Mossoul, dans le nord de l'Irak.

  • Moudawana : un espoir pour les femmes des quartiers français

    Le 10 octobre, lors d'une visite de Jacques Chirac au Maroc, le roi Mohammed VI a annoncé son intention de modifier le code de la famille et d'accorder davantage de liberté aux femmes musulmanes. Pour Jamila Bahij, la présidente de l'association mantaise Femmes 2000, cette réforme constitue un espoir pour toutes les femmes des quartiers.

  • « Une page est tournée », selon le Maroc après l'arrestation de Saddam

    « Une page est tournée », a estimé lundi un haut responsable gouvernemental marocain en commentant l'arrestation de Saddam Hussein alors que Rabat n'avait toujours pas réagi officiellement à la capture de l'ancien dirigeant irakien.

  • « Jamais tu n'auras tes papiers »

    Des femmes étrangères vivant en France ne peuvent obtenir de carte de séjour, faute d'un accord de leur mari. C'est le cas de Safia. Battue, elle a quitté le domicile conjugal, et se retrouve hors la loi.

  • Agences matrimoniales : Pour enterrer sa vie de célibat

    Jadis, quand les femmes et les hommes avaient ras le bol d'attendre l'oiseau rare qui se fait de plus en plus rare dans les milieux conservateurs, La khettaba (marieuse) avait le pouvoir de sauver la face. Aujourd'hui, ce sont les agences matrimoniales qui s'adonnent au jeu de l'amour, du hasard et du mariage.