Lettre d’une jeune Française à Casablanca

- 21h23 - France - Ecrit par : L.A

Avant de partir de Nice, mon directeur de recherche m’avait pourtant fait les recommandations nécessaires afin d’offrir des séminaires intéressants à un public aguerri et cultivé. Je pensais : « Oui, ça va. C’est quand même un pays en voie de développement » et « J’espère qu’on pourra faire une ballade en chameau ».

Dans l’avion, guère mieux ! Je m’empressai auprès d’une hôtesse locale : « Pourriez-vous me dire si les élèves seraient choqués si je porte des pantalons en cours ? ». Elle éclata de rire : « Vous croyez qu’on roule en chameau ? Vous savez les Marocaines ne portent pas toutes le voile et sont parfois plus libres que les Françaises ».

Mon imaginaire était bien différent de la réalité. Je ne suis pourtant pas considérée comme une personne inculte avec tous mes diplômes français. Néanmoins, je m’attendais vraiment à la vision des paysages que j’avais découvert à la télévision et dans les agences de tourisme français : le désert avec quelques chameaux, des voiles et des caftans…
Quelques étudiants en France m’avaient pourtant raconté que leur pays était moderne et diversifié. Mais en bonne chauvine française je n’y croyais que très peu.

Quelle ne fut ma surprise lorsque deux chauffeurs de l’institut où je devais enseigner vinrent m’accueillir en limousine à l’aéroport ! Des routes goudronnées, des feux rouges, des voitures partout, de grands immeubles, des centres commerciaux, des restaurants et pas un seul chameau…

Pour mon premier cours dans l’une des plus prestigieuse écoles de Casa, pour ne pas dire du Maroc (qui n’a rien à envier aux grandes écoles françaises), je stresse. Quelle surprise peut encore m’attendre ? Ils ne sont quand même pas meilleurs que les Français ?
Je suis censée enseigner le management en anglais, à 170 étudiants de niveau BAC+4.

Lorsque je commence à parler en anglais devant un public de même niveau en France, de nombreuses paires d’yeux s’écarquillent : « Mais qu’est-ce qu’elle dit ? ». Beaucoup ne comprennent pas la moitié des informations que j’essaie de leurs transmettre. je dois donc reprendre une bonne partie du cours en français afin que quelques notions importantes soient tout de même assimilées.

Ici, c’est un véritable échange qui s’installe, une participation dans la langue de Shakespeare, ou presque. Un questionnement intéressant, une logique de réflexion, un esprit d’analyse, un bon niveau de langue.
Mais alors, c’est peut-être le français qu’ils ne connaissent pas ? Pas du tout ! Ils maîtrisent très bien le français et l’arabe en plus.

Eh oui, c’est plutôt ça le Maroc. Une ouverture d’esprit, le désir d’aller de l’avant, la volonté de réussir… Mais aussi, la générosité de sa population. Il est vrai que je me trouvais dans un milieu favorisé. Aussi, d’aucuns pourraient penser qu’il est davantage aisé d’être ouvert et généreux dans ces milieux. Alors, partez faire un petit tour sur le marché de la place Mohammed V. J’ai demandé à un boutiquier de me recommander une jeune fille pour maquiller mes mains au henné. Il m’a fait asseoir sur un petit tabouret devant son échoppe en me priant d’attendre. Il part, puis revient, discute avec d’autres boutiquiers que j’aperçois plus loin, s’excuse de ne pas s’exprimer correctement en français (si seulement je pouvais parler arabe aussi bien qu’il parle français). Entre-temps, il a demandé à son employé de m’offrir le thé. Il est vraiment désolé, il ne trouve personne. Si ce n’est pas ça le service ! Puis il a une idée, il téléphone et me demande d’attendre. Quelques minutes après, c’est sa fille qui arrive, sourire aux lèvres. Dans un magnifique français, elle me propose de l’accompagner chez elle et s’excuse d’avance si le travail ne me convient pas, mais elle est seulement en première année d’école d’esthétique. Ses sœurs intriguées par l’étrangère viennent me saluer et me proposent une assiette de couscous, du thé... Mes mains sont enfin sublimement décorées et je peux repartir avec tous les cadeaux qu’elles m’ont offerts : collier, bracelet, du henné… Mais il est hors de question, pour mon hôte, que je traverse la vieille ville seule « tu vas te perdre, je t’accompagne… merci d’être venue ».

En France, malheureusement, nous avons perdu ce sens du service, du don à la personne, du plaisir d’offrir qui se retourne pourtant, la plupart du temps, en plaisir de recevoir à son tour. Lorsque j’enseigne l’effet miroir en France, qui n’est autre que l’empathie accompagnée du sourire, mes étudiants ne semblent pas tous convaincus. Ici, c’est inné. On a peur de l’inconnu. De là, naît le racisme que nous connaissons si bien en France. Alors merci, à vous tous de m’avoir fait connaître vos richesses, votre culture, votre sourire, votre sens du service, vos mets si raffinés, vos paysages si diversifiés et votre humilité dont nous pourrions tirer tant de leçons en France.

Merci de m’avoir accueilli comme si j’étais quelqu’un d’important. Vous n’avez rien à envier à la France. Vous savez vivre !!!

"Look Barbie"

Ils respectent le Roi et croient en Dieu. Et même si la plupart des femmes ne portent plus le voile et encore moins le tchador, c’est le plus souvent par conviction religieuse que certaines jeunes se décident à être couvertes, et ce dans les quartiers populaires comme à la fac. Ce qui ne les favorise pas dans leurs recherches d’emploi. En effet, à l’heure de la mondialisation, pour travailler dans les services, c’est le « look Barbie » qui est recherché aux 4 coins du monde. Ce fait, m’est confirmé par des PDG de grandes entreprises marocaines que je rencontre et par la responsable d’une agence d’intérim à qui certains dirigeants précisent : « Pas de voilées ». D’aucun pourront alors penser : « C’est ça l’ouverture d’esprit ?… ». Non, bien sûr, mais comment concilier les besoins stéréotypés des entreprises devant s’ouvrir vers le monde et une foi inébranlable ?… Comment lutter contre des petites Françaises incultes qui se croient supérieures et qui cependant, confondent intégrisme et pure religion ?

L’Economiste - Béatrice Dogor, université de Nice, a passé trois mois en qualité d’assistante d’enseignement à l’ISCAE d’avril à juin 2006

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