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La société marocaine intransigeante à l’égard des victimes de viols

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11 février 2008 - 15h16 - Société

Le viol demeure encore un sujet tabou au sein de la société marocaine, quoique ces dernières années, de plus en plus de médias parlent de quelques affaires. Loin de recevoir le soutien moral et les encouragements de leurs familles, les victimes sont souvent rejetées. Les parents considèrent le viol d’une fille comme un déshonneur qu’il faut cacher à tout prix.

Samira raconte l’histoire de sa tante Malika, disparue il y a cinq ans, alors qu’elle n’avait que 16 ans. Violée par un inconnu dans la campagne de Khénifra, elle n’avait pu raconter ce qui s’était passé, redoutant la colère de ses parents. Elle connaissait parfaitement la réaction de ses proches. Quand sa mère apprit en effet son histoire quelques semaines plus tard, elle la chassa de la maison après l’avoir battue violemment.

« Après cinq ans, nous sommes à sa recherche. Ma grand-mère regrette ce qu’elle a fait. Mais c’est déjà trop tard, je crois. Qu’est-il advenu de ma tante ? La question taraude l’esprit de toute la famille et l’empêche de vivre en paix. »

Le cas de Malika n’est pas unique. Nombreuses sont celles qui souffrent dans l’anonymat et ne peuvent partager leur malheur avec leurs proches car elles connaissent parfaitement le sort réservé aux femmes violées dans la société marocaine.

Hind avait dix-huit ans quand le père de sa meilleure amie l’a droguée avant d’abuser d’elle. Totalement désemparée, elle ne savait que faire. Elle préféra se taire et n’en dit mot à personne. Âgée maintenant de 36 ans, elle n’a pas pu trouver un mari. A chaque fois qu’elle raconte son terrible secret à un fiancé, elle ne le revoit plus.

« Quand quelqu’un demande ma main, je ne peux lui cacher l’affreuse vérité », avoue-t-elle, « car la virginité compte beaucoup pour les hommes marocains. » Et de poursuivre : « Aucun des six qui a demandé ma main n’a compris. L’un d’eux m’a même battue », raconte-t-elle, les larmes aux yeux. Sa famille n’arrive toujours pas à comprendre la raison qui pousse les hommes à la quitter après quelques semaines de fiançailles. Après des années de souffrance, Hind a finalement décidé de consulter un psychologue de manière à pouvoir vivre sa vie normalement, sans cauchemars. Elle ne rêve plus qu’elle pourra un jour fonder un foyer et vivre heureuse comme une femme « normale ».

Le nombre exact de femmes victimes de viols au Maroc reste inconnu, pour la simple raison que peu d’entre elles en parlent. « Les centres d’écoute existent », explique Amale Safi, de l’association Femmes et Développement, « mais celles qui osent parler ne le font que difficilement devant les assistantes sociales. »

Pour venir en aide aux femmes victimes de viol, de plus en plus d’associations féminines au Maroc leur apportent un soutien, notamment psychique et juridique. La directrice de l’Insaf, Nabila Tbeur, explique que bien que l’institut soit destiné à venir en aide en premier lieu aux mères célibataires, les victimes de viol cherchent aussi son assistance. « Nous les dirigeons vers le centre d’écoute, mis en place aux termes du Code pénal », explique-t-elle.

Toutefois, Mme Safi indique que lorsqu’une femme ose accuser un homme de l’avoir violée, juges et policiers reçoivent la plainte avec méfiance. « La société marocaine accuse toujours la femme violée d’être en grande partie, si ce n’est totalement, responsable de ce qui lui arrive », explique-t-elle.

Safi en a fait elle-même l’expérience. Au poste de la police où elle était allée dénoncer son agresseur, on lui a posé de multiples questions parfois « provocatrices ». « Je me suis sentie comme si j’étais la coupable. Ils voulaient s’assurer que je disais la vérité, alors que mon état tant physique que psychique étaient révélateurs. Il me fallait du soutien et j’étais face à un mur de glace », se rappelle-t-elle amèrement avec un pincement au coeur. Jamais sa vie n’est redevenue comme avant. Son violeur a été condamné à cinq ans de prison ferme.

Le code pénal marocain définit le viol comme étant « l’acte par lequel un homme a des relations sexuelles avec une femme contre le gré de celle-ci ». Ce crime est passible d’une peine de cinq à dix ans de prison. S’il est commis sur une mineure de moins de 15 ans, la peine est la réclusion de dix à vingt ans. Si le coupable est un ascendant, un tuteur ou un serviteur de la personne violée, ou s’il est fonctionnaire ou ministre d’un culte, l’infraction est assortie d’une circonstance aggravante et la réclusion portée de dix à vingt ans dans le premier cas, de vingt à trente ans dans le second.

Selon nombre de femmes violées, le problème ne réside pas dans la loi, mais plutôt dans les mentalités qu’il faut changer.

Le sociologue Jamil Gougani indique que les Marocains, à l’instar de tous les Arabes, gardent encore une vision ancienne de la femme et de la sexualité, malgré la modernisation du royaume. « Il s’agit d’une question d’éducation et de culture. Certes la distinction au niveau de l’éducation entre filles et garçons est de moins en moins perceptible, mais elle existe toujours. Les femmes sont synonymes d’honneur qu’il faut préserver. On incrimine les femmes violées car on considère que c’est un déshonneur pour la famille », explique-t-il.

Pourtant, dans l’islam, le viol est sévèrement condamné. Une femme violée est bien considérée comme une victime, et le violeur risque la lapidation à mort car il y a fornication et violence sur autrui.

« La victime est exemptée de toute punition, et cela est unanime chez les oulémas, qu’elle soit violée de force ou sous la menace verbale », explique Ahmed Jouhari, enseignant en études islamiques.

L’islam rend hommage aux femmes et leur accorde tous leurs droits, ajoute-t-il. « C’est le poids de la culture, pas de la religion » qui fait que les femmes violées sont déconsidérées.

Source : Magharebia - Sarah Touahri

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