Un lycée musulman ouvre à Lille...

- 10h42 - France - Ecrit par :

C’est un patio à l’orientale, dont le décor contraste avec la brume froide de Lille. Aux murs, des carreaux de faïence marocaine. Au centre, une fontaine de pierre.

C’est la cour du futur lycée Averroès, premier lycée privé musulman de France. Il pourrait ouvrir à la rentrée 2003 : au premier étage de la mosquée de Lille-Sud, dix salles bleu ciel sont prêtes. Les tableaux noirs et les craies servent déjà au soutien scolaire. Il reste à aménager le laboratoire de sciences.

Ouverture. La première année, le lycée Averroès se limitera à la classe de seconde. Sur les 30 places, aucun dossier d’inscription n’a été encore retiré. « Pour la première année, ce sera à nous de chercher les élèves. C’est normal, nous devons faire notre réputation », reconnaît Makhlouf Mamèche, professeur d’histoire, chargé du projet. Le nom du lycée n’a pas été choisi au hasard : Averroès, philosophe de l’Espagne musulmane du XIIe siècle a transmis l’oeuvre d’Aristote à l’Occident médiéval, et fut la cible des intégristes de son époque. Le futur établissement cultive cette image d’ouverture : sur l’affiche utilisée pour lever des fonds, deux jeunes filles souriantes, l’une voilée, l’autre pas.

Le voile n’y sera pas exigé, pas besoin d’être musulman pour y enseigner ou pour y étudier, et les programmes scolaires seront les mêmes qu’ailleurs. Seules différences : quatre heures d’arabe et de civilisation musulmane par semaine, facultatives. Et la cantine sera « hallal ». Les frais de scolarité seront compris entre 800 et 1 000 euros par an. On n’en sait pas plus. Le site Internet (lycee-averroes.org) est aussi laconique que le triptyque qui vante « un personnel enseignant expérimenté et hautement qualifié », et un « esprit de respect et de tolérance ».

Le projet est né durant la crise du foulard au lycée Faidherbe, en 1997. Dix-sept jeunes filles sont renvoyées. Prises en charge par la mosquée, elles vont jusqu’au bac. La moitié l’ont eu, l’une d’elles passe un DEA. Forte de ce savoir-faire, la mosquée crée, en mars 2001, l’association Ibn-Ruchd (1), et table sur la rentrée 2002. Le délai est trop court, l’association cafouille. Une déclaration d’intention est remise au rectorat avec une faille : le futur proviseur, Makhlouf Mamèche, ne dispose pas de l’ancienneté suffisante dans l’enseignement pour diriger un établissement. L’association ne se rend pas au rendez-vous pris avec le recteur. Depuis, le rectorat est sans nouvelles. L’association recherche un proviseur.

Dons. Un dossier sera déposé en janvier, pour une rentrée en septembre. Il faudra fonctionner cinq ans avant de prétendre au contrat d’association avec l’Etat. En attendant, il faut s’autofinancer. Le budget de la première année : 140 000 euros. « Il est déjà assuré à 50 %, selon Makhlouf Mamèche, et nous n’aurons pas de problème pour le boucler. » Pas d’argent de l’étranger. « Il y a de l’argent ici. Pendant le mois béni du Ramadan, certains fidèles ont versé en une fois jusqu’à 2000 euros. » D’autres font des promesses de virements automatiques pour cinq ans, « des sommes allant de 10 à 230 euros par mois ».

La nouvelle n’est pas anodine, dans le Nord, où l’école publique subit une forte concurrence de l’enseignement catholique, y compris dans les familles musulmanes. Pour Mgr Jean-Luc Brunin, évêque auxiliaire de Lille et président du comité épiscopal national des migrations, « la question est de voir comment une telle initiative garantira une ouverture que nous demandons par ailleurs à l’enseignement catholique, car la logique communautaire n’est pas souhaitable. Ceci dit, il semble légitime d’offrir un milieu éducatif qui fasse référence à l’Evangile pour les chrétiens et à la tradition musulmane pour les musulmans. C’est une liberté qu’on ne peut pas accorder aux uns et refuser aux autres ».

Chez les plus jeunes, peu de réticences. C’est même l’approbation tranquille. « Je suis non-pratiquant, et je suis attaché à l’école publique, mais ça me semble normal que ça existe », estime Nassim, élève au lycée Montebello. « Il y a des lycées catholiques, alors pourquoi pas des lycées musulmans ? », ajoute Amaury-Walid. Ludovic : « Au moins, dans ce lycée, on est sûr de pas trouver de profs racistes. » Fatima, 18 ans, en première année de pharmacie, trouve « pratique d’avoir l’enseignement religieux dans son lycée. Si ça avait existé à mon époque, j’aurais apprécié ». Djamila, 30 ans : « Cela permettra aux jeunes de connaître mieux leurs racines. Moi, je suis allée à l’école arabe [école coranique, ndlr>, à Wazemmes, mais je n’ai rien appris. On se faisait toujours taper sur les doigts et les professeurs n’étaient pas compétents. C’est dommage. »

Les parents attendent de voir. Houria, 30 ans, a inscrit sa fille de 4 ans et demi, à l’école coranique de Lille-Sud. Dès le collège, voire dès le CP, elle l’inscrira dans un établissement catholique. Et au lycée Averroès ? « Cela dépendra de la réputation du lieu. Il ne faut pas que ce soit un ramassis de voyous qu’on a mis là pour les remettre sur le droit chemin. Et il ne faut pas qu’on refuse l’entrée à un français de souche qui voudrait apprendre la culture musulmane. »

Confiance. Nadir (2), 30 ans, père de trois enfants, se montre ouvertement réservé. « C’est franchement trop communautaire pour moi. Amar Lasfar, [recteur de la mosquée de Lille-Sud, ndlr> a grandi au Maroc, il ne représente pas la jeunesse musulmane qui a grandi ici, celle qui est croyante mais ne met pas les pieds à la mosquée. Tout cela, c’est de la poudre aux yeux. Je mettrai mes enfants à l’école catholique, c’est une question de confiance. J’estime que c’est là qu’ils apprendront le vrai savoir, avec impartialité. » Amar Lasfar s’en défend. « Ce lycée, c’est l’occasion de cesser de pleurnicher. Je préfère que les musulmans aient pignon sur rue, plutôt qu’ils soient clandestins. C’est une évolution normale pour les musulmans dans ce pays. » Et il ajoute, avec force : « Nous devons montrer ce dont nous sommes capables, occuper l’espace que nous offre la République, loin de tous les fantasmes. ».

(1) Averroès en arabe.

(2) Prénom modifié.

Par Haydée SABERAN
lundi 16 décembre 2002
© Libération.fr

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