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Un millier d’islamistes arrêtés au Maroc

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30 août 2003 - 20h19 - Maroc

La presse marocaine l’a surnommé "l’émir aux yeux bleus". Quand le Français Pierre Robert, 31 ans, s’est présenté devant la chambre criminelle de la cour d’appel de Rabat, vendredi matin 29 août, peu de temps avant que l’audience ne soit reportée, pour la seconde fois, de soixante-douze heures, cet homme plutôt frêle, au visage fatigué et blême, était chaussé de claquettes en plastique ; il portait un pantalon de jogging ainsi qu’un maillot jaune et rouge du club de football turc de Galatasaray.

Trente-trois Marocains se tenaient à ses côtés, accusés, comme lui, d’activités terroristes. Tous encourent la peine capitale.

Le jeune Français, originaire de Saint-Etienne mais marié à une Marocaine et installé à Tanger, n’a pas encore eu l’occasion de confirmer ou de nier son statut d’émir (chef) au sein de la mouvance intégriste Salafia Jihadia. Seuls son avocat, Me Abdelfettah Zahrach, et ceux de ses coprévenus ont pris la parole, vendredi, pour réclamer que les familles aient accès à la salle. Me Zahrach a en outre annoncé que son client n’était pas en état de comparaître, souffrant de la nuque suite à un accident de la circulation survenu un peu plus tôt, lors de son transfert en fourgon entre la prison et la cour. Victime d’un léger malaise, Pierre Robert a d’ailleurs dû s’asseoir. Le président a préféré repousser l’audience à lundi.

Son procès ne concerne pas les cinq attentats-suicides commis le 16 mai à Casablanca (45 morts, dont 12 kamikazes, et une centaine de blessés). Le "groupe Robert", dont les effectifs varient, selon les sources, d’une dizaine à 30 individus, n’y aurait joué aucun rôle direct. Il lui est en revanche reproché d’avoir projeté - et uniquement projeté - d’autres actions terroristes dans "plusieurs régions". L’objectif était, semble-t-il, de créer une "République islamique" dans le nord du royaume.

"FRACTURE SOCIALE"

En juillet et en août, un autre procès a eu lieu, à Casablanca cette fois, en relation directe avec les attentats. Quatre-vingt-sept personnes proches de la nébuleuse salafiste ont été jugées. Quatre d’entre elles ont été condamnées à mort, 39 autres à la réclusion à perpétuité. Ce verdict a fait l’objet d’un pourvoi en cassation.

Bien des observateurs estiment toutefois que la "vérité" sur le 16 mai tarde à être connue. "On est dans le noir ; les gens n’y comprennent plus rien", regrette Aboubaker Jamaï, directeur de l’hebdomadaire Le Journal. Seule certitude : la piste du "terrorisme international", avancée d’emblée par les autorités, n’a pas été confirmée. L’homme présenté aujourd’hui comme le coordinateur des attentats était un Marocain : Abdelhak Bentacer, marchand de chaussures à Fès. Il est décédé peu après son arrestation. "De mort naturelle", selon la justice.

Toutes les enquêtes semblent donc ramener au Maroc, en particulier à ses faubourgs déshérités. "Un pan de la société est bel et bien réceptif aux idées extrémistes", constate Le Journal, voyant là le signe d’une grave "fracture sociale".

Les coups de filet n’ont pas manqué, ces derniers mois, dans la mouvance intégriste. Si les islamistes considérés comme modérés - par exemple ceux, légaux, du Parti de la justice et du développement (PJD) - ont été épargnés, de nombreux salafistes ont été interpellés. Des prêcheurs et des idéologues réputés radicaux, déjà incarcérés pour d’autres affaires, ont été mis en cause : Abou Hafs, Hassan Kettani, Youssef Fikri, Miloudi Zakaria... Parallèlement, 10 adeptes supposés de la Salafia Jihadia, arrêtés avant le 16 mai, ont été condamnés à mort, en juillet, à Casablanca.

Tout en dénonçant le terrorisme, le président de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), Abdelhamid Amine, s’inquiète des "risques d’amalgame". Selon lui, des "milliers de gens" ont été interpellés à ce jour, parfois sans charges sérieuses. Tous n’ont pas été relâchés. "Le pouvoir a ratissé très large, insiste-t-il. Selon les décomptes officiels, au moins 1 000 personnes seraient encore détenues. Il y a une nette volonté de tout ramener aux événements de Casablanca et d’établir des liens, si infimes soient-ils, entre ces groupes. Les accusés n’ont pas toujours le droit de s’exprimer, d’évoquer leurs conditions de détention ou d’interrogatoire."

Certains suspects affirment avoir été "enlevés" et "interrogés" par les services de renseignement avant d’être confiés à la police judiciaire (PJ). Ils prétendent avoir subi des violences et contestent tout ou partie de leurs "aveux". Pierre Robert, alias "Abou Abderrahmane", choisira-t-il cette ligne de défense ? Devant la PJ, puis lors de sa première comparution devant le juge d’instruction, il a livré beaucoup de détails sur son parcours personnel et sur les salafistes : noms ou surnoms, objectifs, technique... Mais il est ensuite revenu sur ses déclarations, accusant les policiers de l’avoir torturé.

Le procès à venir permettra peut-être d’en savoir davantage. Et de mieux connaître "l’émir français"...

Philippe Broussard pour le Journal Le Monde

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