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Quatorze ans de clandestinité à Paris

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13 juin 2008 - 15h41 - Société

L’autocar arrive en Espagne. Il est à moitié plein et Abdelfettah se dit qu’il réussira son coup. Il n’a pas le sou ; mais le visa, payé au prix fort lui a bien fait passer les frontières de la honte. Deux paquets de cigarettes de basse échelle, rien dans le ventre, rien dans les poches, une culotte et quelques tricots dans le sac… On dit que le froid est mortel de l’autre côté.

Le 23 octobre 1994, l’autocar roule et Abdelfettah se rappelle sa 2ème année du baccalauréat, son travail comme manutentionnaire chez « Tide », son refuge en Libye où il passe 6 mois et tente de « griller » pour l’Italie, en faisant le chemin, à partir de Casablanca, à 800 DH, clandestinement, dans une voiture, à plusieurs. Il est de Mabrouka, quartier périphérique de Casablanca où il est né en 1968.

L’autocar s’arrête une fois. Abdelfettah s’éloigne des gens pour fumer une cigarette, parce qu’il n’a pas une fibre à manger. La deuxième fois, une vieille dame, avec ses neveux, le remarque et l’invite à partager le plat. Il refuse sous prétexte qu’il fume. La femme comprend qu’Abdelfettah est dans le besoin et lui propose de s’arrêter à Bordeaux, où un cousin à elle peut lui procurer un emploi dans sa brasserie. A Bordeaux, où il
pleut à torrent, le cousin fait savoir à sa cousine, par téléphone devant la gare Saint-Jean, que le poste est pris.

L’autocar part. Abdelfettah fait de l’auto-stop pour Paris. Il est pris, mais doit passer la nuit dans des toilettes à Poitiers, puis à Paris chez sa tante. Une semaine après, le mari lui demande quand est-ce qu’il part. L’indésirable comprend et prend son sac pour dormir dans le 13ème, dans les ascenseurs, les escaliers, mais pas sur les bancs publics. Il sait qu’il est sans…

Son père meurt. Il pleure, mais ne quitte pas le 13ème arrondissement où il achète deux baguettes au patron du bar, porte le panier aux vieux couples, brosse et lave le dos de ce vieux parachutiste de la guerre d’Indochine… Sa mère meurt, et il pleure encore. Il accepte que l’épouse du vieux parachutiste soit jalouse de lui en lui demandant d’ôter la chemise que l’ex-guerrier venait de lui offrir. Il est sans papier. Sarkozy est ministre de l’Intérieur, mais il réussit à avoir des lits pour dormir et des clés pour se laver. Le jour, les patrons de bars lui paient cigarettes et sandwichs.

Cœur et yeux s’ouvrent. Il rencontre une dévergondée dont il ne connaît ni l’origine ni la nature et elle lui paie ses consommations. Elle est poursuivie pour vol et sait ce qui l’attend ; pas lui. La police lui tombe sur le dos et l’embarque. C’est chez Bernard Ballerini, cet Italien parachutiste qu’on le ramène, menottes aux poings. Le Monsieur, 70 ans passés, se dresse pour demander aux flics de lui ôter les menottes et promet son arrivée le lendemain. En uniforme de guerrier, avec ses gallons, il se pointe au poste en demandant que son protégé doit déjeuner avec lui à midi, pile.

Abdelfettah est maintenant marié en Bretagne, avec Fatima, une Kabile qui lui a enfanté Walid. Il a presque 3 mois. Abdelfettah est au Maroc jusqu’au 9 juin pour se recueillir sur la tombe de ses parents, régulariser sa situation et demander des duplicata de papiers qui lui ont été volés. Mais, à chaque fois, dans chaque administration, on lui demande 20, 30 ou 100 DH. Chose qu’il ne comprend pas ! Cela fait quand même 14 ans !

Source : Gazette du Maroc - Mohamed Ahed

Mots clés: Immigration clandestine , Régularisation , Pauvreté , Immigration

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