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Etre féministe au Maghreb

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13 mars 2002 - 11h20 - Maroc

Certaines d’entre elles prônent une relecture moderniste de l’islam. D’autres souhaitent que le droit et la religion ne soient plus confondus. Toutes réclament davantage de droits pour les femmes. Elles sont maghrébines, et féministes. Les islamistes ne les aiment pas, et elles le leur rendent bien. Sans doute sont-elles minoritaires, dans des pays à bien des égards traditionalistes et profondément machistes. Elles n’en réussissent pas moins à faire, petit à petit, bouger les choses. Au Maroc, en Tunisie, en Algérie, elles font aujourd’hui partie du « paysage » politique et associatif.

Les six femmes auxquelles L’Express a choisi de donner la parole ont toutes une histoire différente. Ex-enseignante, aujourd’hui consultante à l’Agence de développement social, à Rabat, Latifa Jbabdi (lire l’article) est l’une des fondatrices du mouvement féministe marocain. Présidente de l’Union de l’action féminine (UAF), une association créée en 1987, elle a été de tous les combats contre les injustices faites aux femmes. Et notamment à l’origine de la campagne de 1992 pour la réforme de la Moudawana, le Code du statut personnel marocain.

L’UAF avait alors réussi à rassembler 1 million de signatures. L’année suivante, et pour la première fois, une timide réforme de ce texte était adoptée. Pour Latifa Jbabdi et le mouvement féministe marocain, il est essentiel que les revendications pour les droits des femmes s’inscrivent dans la spécificité culturelle de la société marocaine. Donc dans l’islam.

Les féministes marocaines se sont attachées, ces dernières années, à procéder à une relecture de la religion musulmane. Et c’est en s’appuyant sur cette relecture qu’elles font maintenant campagne pour une nouvelle réforme de la Moudawana. Leurs principales revendications : le passage de l’âge légal du mariage pour les filles de 15 à 18 ans ; le droit, pour celles qui sont majeures, de ne pas recourir à un tuteur matrimonial ; l’abrogation de la répudiation et l’introduction d’un divorce judiciaire ; la suppression de la polygamie ; la possibilité pour une femme divorcée de se remarier sans perdre la garde de ses enfants ; un partage plus juste des biens conjugaux, toujours en cas de séparation.

Ces points figuraient dans une vaste réforme mise à l’étude par le gouvernement d’Abderrahmane Youssoufi il y a deux ans. Mais, face à l’ampleur de la résistance, le Premier ministre a préféré repasser la patate chaude au roi. Lequel a finalement constitué, en avril 2001, une commission consultative. L’attitude du gouvernement a déçu celles qui espéraient que les choses évolueraient rapidement. C’est le cas d’Aïcha Zaïmi Sakhri (lire l’article). Cette jeune femme dirige la rédaction de Femmes du Maroc, un mensuel féminin et féministe qui n’est pas sans rappeler ce que fut Marie Claire en France dans les années 1970. On y parle mode, cuisine, mais aussi vie de couple, vie professionnelle et droits des femmes.

Un Code de la famille rétrograde

En Algérie, comme au Maroc, c’est autour de la bataille sur le contenu du Code de la famille qu’est né le mouvement féministe. La mobilisation date du début des années 1980. Les féministes ne réussiront cependant pas à empêcher la promulgation, en 1984, d’un code particulièrement rétrograde qui autorise la polygamie et la répudiation - qui doit seulement être officialisée par un juge - limite le droit de la femme à demander le divorce et fait d’elle une éternelle mineure, qui passe de la tutelle de son père à celle de son mari. Depuis cette date, les associations de femmes n’ont cessé de demander une réforme de ce texte. Mais la guerre civile qui ensanglante le pays depuis le début des années 1990 a fait passer leurs revendications à l’arrière-plan. Les deux femmes que L’Express a rencontrées sont très actives non seulement en Algérie, mais aussi dans tout le Maghreb et le monde arabe. Luisa Aït Hamou (lire l’article) est professeur d’anglais à l’université d’Alger. Imen Hayef, qui enseigne la sociologie, est membre du Collectif 95 Maghreb Egalité, qui regroupe des personnalités et des associations féministes du Maghreb. Elle édite avec son époux une revue de statistiques.

La Tunisie fait figure d’exception, à la fois dans le Maghreb et dans l’ensemble du monde arabe. C’est en 1956, quelques mois après l’indépendance, que Habib Bourguiba fait promulguer un Code du statut personnel au caractère révolutionnaire. Celui-ci, entre autres dispositions, interdit la polygamie et la répudiation, autorise le divorce et reconnaît la filiation maternelle. Le mouvement féministe qui est né en Tunisie à la fin des années 1970 et au début des années 1980, notamment autour du journal Nissa, a assez rapidement cherché à se démarquer de ce « féminisme d’Etat ». C’est sans toute pourquoi il a toujours été proche du courant démocrate et des défenseurs des droits de l’homme. L’idée que les droits de la femme sont « inscrits dans les droits de l’homme » demeure le credo de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), autorisée en 1989 et l’une des rares associations indépendantes à avoir encore aujourd’hui pignon sur rue en Tunisie.

Une approche laïque du droit des femmes

Sana Benachour (lire l’article) et Alya Chammari (lire l’article) sont l’une et l’autre membres de l’ATFD. La première est professeur de droit à l’université de Tunis ; la seconde, avocate. Depuis deux ans, leur association s’est lancée dans une nouvelle bataille en faveur de l’égalité successorale entre hommes et femmes. Bourguiba lui-même n’avait pas osé toucher à la règle qui veut que les filles n’héritent que de la moitié de la part de leurs frères. S’il avait pu ruser, en mettant en avant une interprétation moderniste des textes religieux, afin d’abolir la polygamie ou la répudiation, c’était impossible pour les règles de l’héritage, qui sont, elles, inscrites noir sur blanc dans le Coran... Les féministes de l’ATFD savent que le sujet, même en Tunisie, reste tabou. Elles ont néanmoins décidé d’ouvrir le débat. « Notre campagne, dit l’une d’elles, se réfère non au Coran, mais au principe d’égalité. » Car l’ATFD, contrairement au mouvement féministe marocain, milite ouvertement pour une approche laïque des droits des femmes. Seule, font valoir ces féministes, une séparation du religieux et du droit pourra permettre une véritable égalité.

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