L’Islam à contre Coran

- 13h41 - Maroc - Ecrit par :

Au XIVe siècle, quand rayonne la civilisation musulmane, un lettré arabe s’affranchit de la théologie et signe un traité d’histoire universelle. Un premier pont entre l’Orient et l’Occident ?

Signe du temps ? La culture arabe fait une entrée en force dans la Bibliothèque de La Pléiade. Après le Coran, puis un livre présentant les relations de voyage d’explorateurs arabes, c’est au tour d’Ibn Khaldûn (Tunis 1332-Le Caire 1406) de rejoindre la prestigieuse collection. Historien, intellectuel, celui-ci est peu connu en France (1). Contemporain de notre chroniqueur national Froissart, du conteur et dramaturge anglais Chaucer, du poète italien Pétrarque, il exerça diverses fonctions politiques et administratives, d’abord au Maghreb puis, à partir de 1382, au sultanat d’Egypte où il occupa par six fois l’une des plus hautes charges de l’Etat. Mais la grande affaire de sa vie reste la rédaction du Kitab al-’Ibar (Le Livre des exemples), monumentale histoire universelle à laquelle il travailla près de trente ans, où il étudia la civilisation et la société humaine en mettant au point une méthode d’investigation qui anticipe de plusieurs siècles les démarches sociologiques d’un Auguste Comte, sinon d’un Durkheim... Qui mieux que le responsable de l’édition et de la traduction, Abdesselam Cheddadi (2) -chercheur à l’Institut universitaire de la recherche scientifique à Rabat, au Maroc- pouvait nous parler de Khaldûn ?

Télérama : Vous affirmez que, pour bien comprendre la culture islamique, la lecture du Livre des exemples s’avère aussi importante que celle du Coran...

Abdesselam Cheddadi : Pour un Occidental surtout ! L’islam est la religion d’un livre, le Coran, sur lequel les musulmans ont fondé leur système religieux et juridique, leurs institutions, leur littérature, leur art. Certains d’entre eux vont même jusqu’à essayer d’y chercher l’inspiration première de toute science et de toutes les inventions modernes, ce qui est mal comprendre sa vocation... Quoi qu’il en soit, le Coran est au coeur de l’islam. Mais son accès est loin d’être aisé, en raison d’un vocabulaire complexe, qui a posé des problèmes aux plus grands érudits musulmans eux-mêmes, mais aussi à cause de son style, fourmillant de formulations elliptiques, abruptes, assez éloignées du genre narratif d’autres grands textes religieux, comme la Bible.

Or, en plein XIVe siècle, Ibn Khaldûn propose une autre approche de l’islam. On trouve ainsi dans la première partie du Livre des exemples une théorie sociologique de l’origine et de l’évolution du pouvoir dans les sociétés arabes ­ -tant à l’époque classique au Moyen-Orient qu’au Moyen Age en Afrique- ­ autour du concept de asabiya (« esprit de corps », « solidarité »), et non plus par rapport aux critères théologiques en vigueur à son époque. Cette démarche est importante, car elle permet de sortir l’islam de son isolement en le replaçant dans le cadre d’une pensée universelle. En fait, Khaldûn se montre l’héritier des diverses traditions de pensée issues de la Grèce antique, d’historiens comme Hérodote, Thucydide et Polybe et de philosophes comme Platon et Aristote. C’est un érudit fantastique qui a assimilé tous les aspects de la culture islamique et a eu le don de nous les restituer dans une langue à la fois personnelle et claire.

Télérama : La lecture de son oeuvre peut-elle encore susciter un intérêt aujourd’hui ?

Abdesselam Cheddadi : Elle nous intéresse au plus haut point, car elle témoigne de la situation de l’islam au moment crucial de ce qu’on pourrait appeler l’émergence de la « modernité ». Le monde de l’islam, à l’orée de son déclin, au début du XVe siècle, s’efforce de préserver ses acquis religieux, son éthique, son système juridique ; il est davantage tourné vers le passé que l’avenir. Ainsi émergent déjà une défiance à l’égard de la philosophie et des sciences, une volonté de renforcer une religion piétiste et légaliste au détriment de grands débats théologiques et philosophiques ; surtout, on assiste à un divorce de plus en plus grand entre les classes politique et militaire et les classes des lettrés et des hommes de religion. Enfin disparaît peu à peu le cosmopolitisme intellectuel, qui avait été un des atouts de la civilisation islamique dans ses périodes d’épanouissement... Dans le même temps, une nouvelle Europe commence à émerger et à se construire autour de valeurs « neuves » : l’individu, l’argent, la science, les techniques. A cause de son conservatisme, qui prend racine à cette époque, l’islam aura le plus grand mal à assimiler cette civilisation montante européenne, qui va progressivement s’imposer au monde.

Télérama : Ibn Khaldûn analyse la société qu’il a sous les yeux en utilisant une démarche et des outils nouveaux pour l’époque.

Abdesselam Cheddadi : Il part d’un problème simple : comment écrire une histoire vraie, fondée sur des récits ou des faits probants ? Sa réponse est radicale : il faut disposer d’une science qui fournit des lois universelles pouvant expliquer le fonctionnement des sociétés et de l’ordre humain. C’est la tâche qu’il se propose d’accomplir. Pour ce faire, il pose les bases géographiques, écologiques et spirituelles des sociétés humaines qu’il peut embrasser à son époque, du nord de l’Europe à l’Afrique noire et à l’Asie. Soutenant comme thèse centrale que le moteur de l’évolution des sociétés humaines est le pouvoir, vecteur de l’épanouissement de la civilisation matérielle, il analyse son apparition dans le monde rural, puis son développement dans un monde urbanisé qu’il contribue à transformer. Pour cela, il s’appuie sur l’exemple des sociétés arabes et berbères, à son époque et dans la période de l’islam classique, mais aussi sur celui de toutes les sociétés dont l’Histoire a gardé trace, les sociétés gréco-romaine, copte, persane, juive, franque... Son approche tranche aussi bien sur la tradition historiographique musulmane, très attachée aux récits événementiels, que sur les chroniques chrétiennes médiévales de son époque. Il prend pour la première fois la société comme objet d’analyse. Une démarche qui ne sera pleinement développée en Europe qu’à partir du XIXe siècle...

Télérama : Comment expliquer que ses travaux n’aient jamais eu de suite dans les pays arabes et musulmans ?

Abdesselam Cheddadi : Nuançons... Son travail historique a été parfaitement intégré dans la culture islamique. En revanche, la partie théorique, la plus novatrice, n’a pas reçu l’écho qu’elle méritait ; elle n’a pas été méthodiquement exploitée ni poussée plus loin comme il le souhaitait. En développant sa réflexion sur la société, Khaldûn touchait sans doute à une zone très sensible des croyances religieuses établies : par exemple, l’idée que l’ordre social est naturel pouvait être interprétée comme une négation de l’intervention de Dieu dans les affaires humaines. D’ailleurs, même en Europe, il faudra plusieurs siècles de conflits pour faire sortir les sciences sociales de l’emprise de la théologie.

Télérama : Mais pourquoi la pensée islamique, qui était si en avance au XIVe siècle, n’a-t-elle pu prendre la même direction ?

Abdesselam Cheddadi : Question fondamentale ! Ce que Marcel Gauchet appelle la « sortie de la religion », c’est-à-dire une société qui se met à se penser, à s’organiser et à agir en ne partant que de considérations purement humaines, n’est pas une affaire simple. En fait, le processus est global : il engage une révolution mentale, sociale, politique, économique et techno-scientifique. C’est cela la modernité. Qui peut apparaître comme la négation de toute valeur spirituelle dans certaines sociétés musulmanes... Ce qui explique pourquoi elles pensent qu’il ne faut prendre de la modernité que ce qui n’est pas incompatible avec la religion : des techniques utiles, certains aspects des sciences, certaines formes d’organisations politiques ou sociales, etc. On ne voit pas que la modernité est un tout, ni que s’il faut des solutions aux problèmes monstrueux qu’elle pose parfois, comme la pollution de la planète, la destruction de la faune et de la flore ou les obstacles qui se dressent devant l’épanouissement d’une vie spirituelle, il faut d’abord l’assimiler intégralement et la critiquer de l’intérieur. C’est de cette façon seulement qu’on peut en dépasser les aspects inacceptables.

Télérama : Cela peut-il expliquer les tensions entre l’Occident et l’Islam ?

Abdesselam Cheddadi : Le problème qui se pose aujourd’hui non seulement pour les pays musulmans, mais pour la plupart des sociétés non européennes est d’assumer pleinement une modernité dont l’impact devient irréversible. Si l’attachement des musulmans à leurs valeurs religieuses demeure une réalité ­ -vous le voyez même en France !-, ce n’est pas de ce côté qu’il faut regarder pour comprendre cet affrontement, mais plutôt du côté de la misère intellectuelle dans laquelle ces sociétés baignent aujourd’hui. Ayant perdu leurs repères culturels d’autrefois, elles restent figées dans une situation intenable : elles ne peuvent revenir en arrière, malgré les slogans des islamistes les plus radicaux, qui prônent le retour aux valeurs ancestrales sans se soucier de leur adaptation aux conditions d’aujourd’hui ; et elles continuent à éprouver des appréhensions face aux valeurs de la modernité.

Cette attitude est elle-même complexe. Elle a connu des variations multiples, liées d’une part aux régimes politiques qui ont gouverné les pays arabes et musulmans depuis deux siècles et, d’autre part, à la politique de domination européenne dans sa phase impérialiste. Pour en sortir, trois conditions : du côté des pays musulmans, l’instauration de régimes politiques démocratiques et une réforme du système éducatif ; du côté de l’Occident, la volonté sincère d’aider les sociétés non occidentales à s’intégrer de façon harmonieuse dans un système mondialisé qui, d’évidence, s’impose désormais.

Propos recueillis par
Xavier Lacavalerie

(1) Même si on doit à Antoine Isaac Silvestre de Sacy la première publication d’extraits d’oeuvres d’Ibn Khaldûn connus en Europe : Relations de l’Egypte par Abdellatif, médecin arabe de Bagdad (1810).
(2) Voir aussi L’Islam dans l’histoire mondiale, présentation et traduction d’articles de l’historien américain Marshall Hodgson (éd. Actes Sud, 1998).

telerama.fr

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