L’UMP ne tient pas les promesses faites aux candidats beurs

- 22h59 - France - Ecrit par :

Selon Tokia Saïfi, secrétaire d’Etat au développement durable, seules cinq personnes issues de l’immigration pourraient finalement être élues, malgré les promesses de Jean-Pierre Raffarin et d’Alain Juppé. Plusieurs d’entre elles, reléguées en fin de liste, se sont retirées.

Ils sont déçus et en colère. Jacques Chirac leur avait promis des places sur les listes UMP aux élections régionales du 21 et 28 mars, et, à l’heure des comptes, ils se désolent. Selon Tokia Saïfi, secrétaire d’Etat au développement durable, seulement cinq candidats issus de l’immigration seraient en position éligibles sur les listes présentées par l’UMP.

L’affaire provoque des remous jusqu’au sein du gouvernement. Jeudi 12 février, Mme Saïfi n’a pas dissimulé son amertume. Dans une déclaration à l’Agence France-Presse (AFP), en début d’après-midi, Mme Saïfi se demandait"si, aujourd’hui, il ne faudrait pas imposer une politique de quotas" avant de nuancer ses propos quelques heures plus tard, en préférant une "politique plus volontariste" à une "politique de quotas" . Jean-François Copé, tête de liste UMP en Ile-de-France et porte-parole du gouvernement, a aussitôt réagi : "J’ai toujours été contre les quotas. En politique, je crois à l’engagement au service de certaines idées."

Pourtant, le 3 décembre 2003, Jean-Pierre Raffarin avait chargé Mme Saïfi de préparer une liste de Français issus de l’immigration susceptibles d’être placés en position éligible lors des élections régionales. A la mi-janvier, Amo Ferhati, le principal collaborateur de Mme Saïfi, était formel. "Il y aura entre 40 et 50 personnes issues de l’immigration, dont près de la moitié en position éligible", indiquait-il alors au Monde. "Ça marche tellement bien, se réjouissait-il, que même des copains de gauche veulent venir sur nos listes."

Las. Trois semaines plus tard, le scénario minutieusement élaboré est rangé dans les tiroirs. Les responsables régionaux du parti chiraquien ont dressé leur liste, la commission nationale des investitures l’a validée ; les "beurs" ont été en grande partie écartés ou placés en position non éligible. Depuis, les retraits de candidature se succèdent. Zaïr Keddadouche, maire adjoint du 17e arrondissement et membre du Haut Conseil à l’intégration, a donné le ton. Sollicité pour occuper la 26e place à Paris, ce secrétaire national du parti chiraquien, proche d’Alain Juppé, a décliné l’offre qui lui était faite. "Je me retire de la liste, a-t-il déclaré, indigné. Je demande à Jean-François Copé et aux responsables du parti de se réunir pour réexaminer la composition des listes."

Autre candidat furieux, Slimane Dib, 17e sur la liste de la Seine-Saint-Denis. Président du groupe UMP au conseil municipal d’Aubervilliers, M. Dib avait été invité à la table de M. Juppé, avec quelques autres élus UMP issus de l’immigration, le 6 janvier. Ce jour-là, se souvient-il, "M. Juppé nous avait garanti, les yeux dans les yeux, qu’il serait vigilant sur la question des places qui nous seraient accordées. C’est un échec et une immense désillusion", constate-t-il. "Comment vais-je être crédible auprès des jeunes issus de l’immigration d’Aubervilliers, quand je leur parlerai d’intégration ?", se demande-t-il. A l’instar de M. Keddadouche, M. Dib a retiré son nom de la liste. "Je ne suis pas d’accord avec la discrimination positive, mais cette situation nous oblige à nous interroger. Si on continue comme cela, il va falloir légiférer pour imposer des quotas", affirme-t-il.

Mourad Ghasli, candidat aux élections municipales à Limeil-Brévannes (Val-de-Marne) en 2001 et qui, en novembre 2002, s’était porté candidat à la présidence de l’UMP, ne cache pas ses craintes. Sa candidature n’ayant pas été retenue dans le Val-de-Marne, il dénonce "une absence d’équité qui fait le jeu des communautaristes". Il soupçonne l’UMP d’arrière-pensées électoralistes. En faisant disparaître les beurs de ses listes, l’UMP ne cherche-t-elle pas à rassurer la frange de l’électorat de droite la plus sensible aux thèses défendues par le Front national ?

"L’UMP ne présente pas une liste franco-maghrébine, mais une liste de militants", se défend Eric Raoult, cité par Libération du 13 février. Député (UMP) de la Seine-Saint-Denis et chef de file du parti aux élections régionales dans ce département où réside une importante proportion de personnes issues de l’immigration, il ajoute : "Moi, j’ai dû attendre seize ans avant d’être élu."

Toutefois, Yves Jego, député (UMP) de Seine-et-Marne, membre du Haut Conseil à l’intégration et proche de Nicolas Sarkozy, admet qu’"il faut exercer des pressions sur les militants et les élus pour qu’ils acceptent de laisser des places éligibles aux personnes issues de l’immigration". Favorable au vote des immigrés aux élections locales, il relativise la situation : "Il y a un très net progrès par rapport aux élections régionales de 1998." Mais, à ses yeux, cet effort reste très insuffisant. "Peut-être faudra-t-il envisager des incitations législatives afin d’accélérer de manière ostensible ce processus d’intégration ?", suggère-t-il. "La bonne volonté ne suffit pas, insiste-t-il. Il faut une mécanique législative afin que la France qui dirige ressemble à la France qu’elle dirige."

La déception de ces militants est à la mesure des espoirs qu’ils avaient fondés sur la majorité chiraquienne. Depuis le choc du 21 avril 2002 et la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, les Français issus de l’immigration sont devenus un enjeu majeur. Aussi les gestes émanant du président de la République, du gouvernement, du premier ministre et de l’UMP se sont-ils multipliés. Depuis deux ans, M. Chirac a effectué trois visites d’Etat en Algérie, au Maroc et en Tunisie.

A l’occasion du vingtième anniversaire de la marche des beurs, au mois de décembre 2003, M. Raffarin s’était engagé à réserver des places éligibles aux jeunes issus de l’immigration sur les listes de la majorité. Après avoir abrogé la double peine dès les premiers mois de son installation place Beauvau, le ministre de l’intérieur avait annoncé la nomination d’un préfet issu de l’immigration. Aïssa Dermouche vient de prendre ses fonctions à Dole (Jura). Durant l’année 2003, M. Juppé a, lui aussi, fait le voyage du Maghreb en passant par la Tunisie et l’Algérie.

De l’avis général, tous ces efforts avaient permis à la droite de gagner des faveurs longtemps acquises à la gauche. Le faux pas de ces derniers jours serait-il un premier pas en arrière ?

Yves Bordenave pour le Journal Le Monde

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