Le Maroc devient-il un pays dangereux ?

- 10h32 - Maroc - Ecrit par :

Un 16 mai explosif. Quelques mois plus tard, deux juifs abattus coup sur coup. Un mois plus tôt, une course poursuite quasi meurtrière entre barons de la drogue.

Et tout au long de cette période, une série de révélations, policières et judiciaires, sur des islamistes armés jusqu’aux dents, et d’autres qui s’apprêtaient à le devenir. Voilà, à quelques détails près, l’image que retient le simple observateur, local ou étranger, en faisant la synthèse de l’actualité qui provient du Maroc. Les ingrédients sont explosifs : un trafic de drogue teinté de criminalité ; une radicalisation idéologique qui a eu le temps de faire des nids ; un sentiment anti-juif, diffus, qui commence à éclater au grand jour ; en somme, un sentiment d’insécurité qui s’installe et se banalise. Est-ce vraiment cela le Maroc de 2003 ?
Nous avons posé la question à deux fins observateurs de notre réalité sociopolitique. L’un appréhende la capacité limitée des Marocains à réagir face à un danger diffus et mal diagnostiqué. Et l’autre, impute ce sentiment à une phase de crise, de transition et d’apprentissage, incertaine mais inévitable. Tous deux admettent que, dans un monde de plus en plus ouvert, le Maroc a besoin d’être protégé. Mais la sécurité suffirait-elle pour l’immuniser ? Certainement pas. L’un évoque le sens de la responsabilité, l’autre, le sens des valeurs qui provient de l’école. Visiblement, même celui qui croit que le danger est marginal craint qu’il prenne plus d’ampleur. Le Maroc ne fait peut-être pas encore peur, mais on a vraiment peur pour le Maroc.

Oui : “Mais tout dépend de la capacité du pays à éradiquer la menace” - (Mohamed Berdouzi : Politologue)

Le 16 mai a-t-il banalisé le recours à la violence ?
Non. Le terrorisme demeure une menace réelle. Mais il engendre aussi un vaste mouvement de refus et de réprobation de la violence. Cependant, les actes odieux de ce jour-là, et les autres commis depuis, exigent une mobilisation sérieuse pour stopper tant cette violence que la métastase idéologique rétrograde dont elle est l’aboutissement : la tumeur la plus douloureuse. Il faut aussi se pencher sur une forme de terreur intellectuelle et physique plus quotidienne et plus diffuse, dont souffrent des fillettes, des femmes, des citoyens "non conformes", etc.

Le sentiment de haine sociale, mais aussi interreligieuse, qui était sous- jacent avant le 16 mai, devient-il plus visible ?
Le racisme est un fait culturel détestable dont notre société, comme d’autres, n’est pas totalement exempte. Certes, nous pouvons vanter légitimement nos valeurs de tolérance et d’ouverture, mais sans baisser la garde contre de possibles remontées racistes, sectaires, ségrégationnistes… Surtout dans le contexte international actuel, il faudrait avoir le courage et l’honnêteté de bien expliquer que la bonne réponse au racisme sioniste d’un Sharon n’est pas la diffusion ou la tolérance d’un racisme primaire anti-juif, paradoxalement antisémite.

Le recours aux armes à feu, nouvelle donne s’il en est, n’est-il pas en train d’altérer définitivement l’image du Maroc, "pays de paix et de stabilité" ?
Tout dépend de la capacité du pays à contenir rapidement cette menace et à l’éradiquer. Les récents attentats peuvent, malgré leur gravité, s’avérer limités, relativement isolés et sans lendemains sombres. Pour cela, il ne faudrait pas que leurs commentateurs aident leurs commanditaires à généraliser la panique, et à tuer jusqu’à l’espoir que le Maroc demeure, malgré tout, un pays globalement stable et paisible. Ce pays a traversé bien des crises et s’en est sorti. Pourquoi ne pourrait-il pas s’en sortir encore ?

Le Maroc, réputé pour être un pays surveillé, serait-il victime de la mondialisation, qui ouvre les frontières à tout , et notamment aux armes ?
L’infiltration d’armes illégales n’est pas un fait nouveau, ni au Maroc, ni ailleurs. La mondialisation a, certes, ses revers, mais elle n’empêche personne de surveiller ses frontières, autant que faire se peut. La subversion est un phénomène historique de longue date. Elle a seulement changé de sources, d’objectifs et de moyens. De nos jours, le terrorisme tend à devenir une forme principale de subversion. Il faudrait donc s’attaquer aux idéologies qui le génèrent, aux sources qui le financent, etc. Les graves problèmes socioéconomiques et politiques, dont le terrorisme prétend se légitimer appellent d’autres approches et d’autres solutions que la terreur. La confusion des genres sert objectivement le terrorisme.

Faut-il en vouloir aux forces de l’ordre pour le "laxisme" d’avant ou pour la "répression " retrouvée depuis ?
Tout le monde doit être interpellé pour avoir laissé sévir une idéologie intégriste prônant la haine, le racisme, l’intolérance et la violence : appareils d’Etat, système éducatif, instances religieuses, médias, intellectuels, etc. ont chacun leur part de carence et de responsabilité. S’agissant de la répression du terrorisme, elle ne doit en aucun cas porter atteinte aux droits humains des suspects, des prévenus et des condamnés. Cela étant dit, notre pays est doté d’ONG et d’instances officielles capables de vérifier, de dénoncer et de corriger tous les cas de violation de ces droits.

Non : “Mais la violence est devenue plus visible, plus imprévisible” - (Jamal Khalil : Sociologue)

Le 16 mai a-t-il banalisé le recours à la violence ?
Non, mais la violence est devenue plus visible. Au Maroc, il y a toujours eu des espaces où la violence était présente, seulement ces espaces étaient connus et reconnus comme tels. On pouvait donc choisir de les éviter, et par conséquent d′ignorer la violence. Actuellement, la violence, en s’étalant sur de nouveaux espaces, est devenue plus surprenante. Lui échapper devient plus aléatoire. Mais, dire qu’elle est banalisée, c’est aussi participer indirectement à son amplification.

Le sentiment de haine sociale, mais aussi interreligieuse, qui était sous- jacent avant le 16 mai, devient-il plus visible ?
Parler de haine suppose l’existence de vision du monde, de projets de société tout à fait antagonistes et inconciliables. Nous sommes plutôt face à des inégalités sociales qui sont visibles depuis plusieurs décennies. Les reproches des uns ne sont pas dirigés contre les autres, mais contre un système qui permet et alimente ces inégalités. Cela dit, le contempteur du système ne l’est généralement que tant qu’il n’a pas bénéficié de ses privilèges, de quelque nature qu’ils soient. Au moment où un individu perd tout espoir dans un système, on peut parler de haine. Et c’est encore à écarter aujourd’hui.

Le recours aux armes à feu, nouvelle donne s’il en est, n’est-il pas en train d’altérer définitivement l’image du Maroc, "pays de paix et de stabilité" ?
L’image du Maroc est une notion difficile à cerner. Est-ce sa situation géographique ou bien ses paysages ? Est-ce l’image qu’en donnent ces coureurs de demi fond, ses artistes, ses hommes politiques, ses RME, son Makhzen ? Est-ce sa berbérité, son arabité, sa judaïté, son africanité ? Tout cela nous fait plus apparaître un kaléidoscope, qu’une image claire. Le Maroc est un pays vivant, et comme tout organisme vivant, il est en lutte pour sa survie. Il passe ainsi par plusieurs phases. La réapparition des armes à feu est un élément-indice de cette lutte.
Le Maroc, réputé pour être un pays surveillé, serait-il victime de la mondialisation, qui ouvre les frontières à tout , et notamment aux armes ?
L’ouverture des frontières officielles et physiques est le prolongement de l’ouverture d’autres frontières, officieuses et virtuelles, qui se sont imposées et ont donné lieu à de nouvelles pratiques socioculturelles. C’est dans la capacité de l’école et des médias à rattraper leur retard, que se jouera l’intégration et la maîtrise de ses ouvertures. Un individu non formé et désinformé n’est pas à l’abri des écarts par rapport à la norme, dans le sens où il n’a pas, ou peu, un sentiment d’appartenance au groupe.

Faut-il en vouloir aux forces de l’ordre pour le "laxisme" d’avant ou pour la "répression" retrouvée depuis ?
En vouloir aux forces de l’ordre, dans un sens ou dans un autre, n’est pas en soi une solution, puisque cela peut signifier indirectement que les citoyens ne sont responsables de rien, que seule une partie de la société est responsable de l’ordre. Bien entendu, il y a des niveaux de responsabilité. Cependant, chaque acteur social agit, décide, informe, forme, parle, choisit, selon un certain nombre de facteurs, mais aussi selon sa volonté. Il est donc toujours responsable, jusqu’à un certain degré. Rejeter la responsabilité passée, présente et future sur d’autres, est un moyen de ne rien faire.

Telquel, Maroc

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