Les pendules à l’heure de l’immigration

- 21h27 - France - Ecrit par :

L’étude du commissariat du Plan estime que la France n’a besoin de faire venir que de 120.000 étrangers par an.

La dernière fois que le commissariat général du Plan s’est penché sur ce dossier, c’était en 1987. Les pouvoirs publics, qui ont généralement préféré enfouir ce débat, n’ont pas vraiment sollicité les recherches sur ces phénomènes. Hier, le Plan présentait un rapport complet, bilan de six mois d’expertises et de séminaires sur « Immigration, marché du travail, intégration », présidé par le directeur de l’Ined (Institut national d’études démographiques), François Héran.

Un signe que ces questions sont à nouveau dans l’air du temps... et dans les agendas politiques. Jean-Michel Charpin, commissaire au Plan, l’a souligné hier : les immigrants représentent 12 % des nouveaux venus sur le marché du travail et, à l’aube de la retraite des baby-boomers, « il est important de lancer une réflexion collective ». Dans le but de faciliter le débat public, ce rapport lance quelques pistes, souvent à l’encontre des idées reçues.

Besoin d’immigration ?

Depuis vingt-cinq ans, la France a stabilisé le pourcentage d’immigrés dans l’ensemble de la population, à un niveau « plutôt modéré », proche de 7,5 %, bien inférieur à celui de l’Allemagne (9 %), des Etats-Unis (10 %) et du Canada (17 %). Et, selon le Plan, elle a besoin d’immigrés pour alimenter certains secteurs de l’économie. Les emplois non qualifiés et peu valorisants ont peu de succès auprès des nationaux. « Malgré un taux de chômage général à 10 % et un taux de chômage des immigrés proche de 20 %, nombreux sont les secteurs d’activité qui ne pourraient fonctionner sans la contribution des immigrés », constate le rapport.

Pourtant, selon François Héran, une « certitude » se dégage des auditions : l’immigration n’est pas une solution au vieillissement de la population. En d’autres termes, l’équilibre des retraites ne sera pas garanti par le recours à l’immigration. Si l’on veut maintenir l’effectif de la population active, la France devra faire venir 120 000 personnes par an. C’est-à-dire, chaque année, 20 000 de plus qu’aujourd’hui. « Mais la France n’a pas besoin d’introduire massivement des immigrés », martèle François Héran.

Des règles porteuses d’illégalité

« Une partie de l’illégalité est engendrée par la réglementation elle-même : en empêchant les candidats à l’immigration de rejoindre le territoire pour présenter leur demande, on alimente l’offre de traversée clandestine et l’on réduit l’accès à l’information », regrette le Plan. Ce recours à l’illégalité croise un droit d’asile en crise. « Ces entraves produisent des effets pervers : l’absence de visa réduit le demandeur d’asile à suivre des voies détournées et illégales. (...) Les intéressés en sont réduits à emprunter des voies illégales, dissimulant leur itinéraire pour échapper au refoulement. » Or, d’un autre côté, « la durée de traitement des dossiers incite les migrants économiques à détourner le droit d’asile pour mettre ce délai à profit et s’installer durablement en France ».

Le manque de transparence se retrouve aussi dans l’accès à la nationalité. En 2000, 150 000 personnes sont devenues françaises. Cela a servi d’argument contre l’octroi du droit de vote aux résidents étrangers : François Fillon, dans Libération (24 octobre 2002), l’excluait ainsi de son contrat d’intégration. Alors qu’au Canada ou aux Etats Unis les deux tiers des immigrés prennent la nationalité du pays, ils ne sont qu’un tiers en France. Or, relève Patrick Weil, chercheur au CNRS et associé au séminaire, « si la loi est ouverte, les pratiques administratives rendent l’accès à la nationalité difficile ». L’absence de publicité explique également ce fossé. Autre illustration de cette opacité : la parution d’une circulaire en janvier encourageant les demandes de titres de séjour pour les travailleurs qualifiés est restée extrêmement discrète.

Indice de discrimination

« En France, les jeunes hommes issus de l’immigration maghrébine sont ceux qui connaissent les plus grandes difficultés d’insertion professionnelle, avec des taux de chômage particulièrement élevés », constate le Plan. Selon une étude de l’Insee, la valorisation du diplôme sur le marché du travail est très inégale selon les origines. Alors qu’il n’y a aucune différence entre les Portugais d’origine et les Français, ceux d’origine maghrébine, eux, ont beaucoup de mal à faire valoir leurs diplômes. Il s’agit là, selon le Plan, d’« indice de discrimination ». Mais d’autres mécanismes jouent, nuance le rapport. Les parcours scolaires bien sûr, mais aussi les recommandations, les réseaux, les filières traditionnelles d’implantation dans certains secteurs dont les uns bénéficient et pas les autres. Selon François Héran, « si la discrimination existe bien, on en connaît mal les mécanismes ».

L’impact de la fuite des cerveaux

300 informaticiens algériens ont été recrutés par les Allemands au titre de la green card (carte de travail, ndlr). « Cette ponction est-elle nécessairement négative pour l’Algérie ? » Le rapport conclut de manière nuancée. Il ne nie pas que « l’émigration hautement qualifiée diminue le capital humain du pays d’origine ». Mais il souligne que ces départs peuvent soutenir la croissance des pays d’origine. L’exode des cerveaux contribue paradoxalement à « multiplier les cerveaux sur place ». En même temps, ils peuvent favoriser le déracinement de groupes entiers.

Libération est partenaire d’un séminaire organisé par l’Institut national du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle (INTEFP) sur « Migrations internationales et marché du travail ». Le colloque de clôture se tient aujourd’hui et demain, à Marcy-l’Etoile (Rhône).

Par Charlotte ROTMAN
mercredi 20 novembre 2002

©Libération.fr

  • Mon nom est chômage : Le racisme des entreprises

    Selon un rapport adopté mercredi 29 mai par le Conseil économique et social français, la discrimination raciale en France se vérifie au quotidien dans le monde du travail, où ce qu'on surnomme "le plafond de verre" bloque l'acès des jeunes diplômés issus de l'immigration aux portes des entreprises.

  • Le ministre de l'Intérieur français relance le débat sur l'immigration

    Alors qu'une nouvelle manifestation de clandestins s'est déroulée samedi 7 septembre à Paris, le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, a profité d'un déplacement à Auron, dans les Alpes-Maritimes, pour recadrer la position du gouvernement et fixer clairement les limites des concessions qu'il avait faites deux jours plus tôt.

  • Droit de vote des étrangers et politiques d'immigration

    Tous les ans depuis 1994, la Lettre de la citoyenneté commande un sondage qui pose la question du droit de vote des étrangers aux élections municipales et européennes.

  • Le ministre et les « marchands du temple »

    Ils seront tous, les 19 et 20 décembre, au rendez-vous de Nicolas Sarkozy. Le protocole d'accord en vue de créer un « Conseil français du culte musulman » (CFCM), signé lundi par les trois principales fédérations musulmanes de France, a été présenté hier à tous les membres de la consultation sur l'islam de France.

  • Intégration des immigrés oui ; naturalisation peut-être ; droit de vote non

    Avant même que le débat ne s'instaure réellement, le gouvernement de Jacques Chirac a mis habilement fin à un problème susceptible de provoquer une belle polémique au sein de sa majorité.

  • Le premier café social pour les immigrés âgés

    C'EST LE PREMIER du genre dans la capitale. Un café social vient d'ouvrir dans le Bas-Belleville (XX e ) pour les immigrés âgés venus travailler en France dans les années 60-70, aujourd'hui confrontés aux difficultés de fin d'activité professionnelle et de vieillissement

  • Les MRE deux fois plus fécond selon l'Insee ( Institut de Statistiques )

    Ils enfantent le plus. Ils sont plus traditionnels, très endogames. Les hommes se marient tard, les femmes tôt… En migrant, les natifs de la région du Maghreb emmènent avec eux des valeurs socioéconomiques qui façonnent leur mode de vie, en le rendant parfois plus rigide qu'il ne l'est en réalité. Dans son portrait social de la France 2003-2004, l'Insee (institut national de la statistique et des études économiques) consacre une partie du rapport à la vie familiale des immigrés et y révèle les grandes tendances comportementales.

  • Visas français, Il faudra dorénavant payer à l'avance

    Le gouvernement français appliquera à compter du 1er janvier prochain un nouveau procédé de traitement des demandes de visa. Toute demande dans ce sens devra donc être accompagnée de frais de dossier avant son traitement par les services concernés. La nouvelle procédure a été décidée par le Conseil de l'Union Européenne le 20 décembre 2001, et publiée au J.O. des Communautés Européennes le 23/01/2002.

  • L'implication des jeunes beurs dans le débat politique en France

    A la veille des élections présidentielles en France, une question revient comme un leitmotiv : y-a-t-il un vote franco-maghrébin et si oui à qui profitera-t-il ? Ce vote dit « beur » intrigue et suscite en effet des interrogations parmi les journalistes, les politologues et autres spécialistes de l'immigration.

  • Enquête chez les beurs déçus par la gauche

    Au soir du 5 mai, qui n'a pas noté les drapeaux algériens, tunisiens et marocains et qui n'a pas vu les visages réjouis des beurs venus fêter la victoire de Jacques Chirac ? Bien sûr, ces Français issus de l'immigration s'étaient mobilisés pour contrer le Front national, même si nombre d'entre eux ne redoutaient pas véritablement l'arrivée de Jean-Marie Le Pen au pouvoir.