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Maroc, Les paradoxes de l’Oriental

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30 décembre 2002 - 11h58 - Maroc

Quand on veut désigner le « Maroc profond », par contraste avec la mégapole de Rabat-Casa, les fastes historiques de Marrakech, l’immense Sud désert ou les avatars de Tanger, port cosmopolite en lisière de l’Europe, on pose le doigt tout en haut et à droite de la carte du pays.

Là, derrière l’écran montagneux formé par l’Atlas et par le Rif, coincé dans l’angle formé par la côte de la Méditerranée, au Nord, et la frontière algérienne, à l’Est, au terminus de l’ancienne voie ferrée, aujourd’hui saturée, qui traverse Fès et Taza, se trouve Oujda, la capitale de la région de l’Oriental, au débouché d’une plaine aride. Voilà une ville dont on peut dire qu’elle a subi, depuis plusieurs années, le pire de ce qui pouvait lui être réservé dans à peu près tous les domaines. Éloignée des principaux marchés du royaume tout autant que de ses centres de décision, elle est devenue le symbole de la métropole provinciale excentrée qui doit se battre seule contre un sort adverse. À Oujda, la nature, pas plus que la géographie, ne fait de cadeaux aux habitants du lieu. Dans la zone agricole et pastorale qui constitue son arrière-pays, on a assisté à une raréfaction quantitative et à une détérioration qualitative de l’eau, dues à la sécheresse. L’irrigation des terres agricoles a souvent été compromise, ainsi que, parfois, jusqu’à la santé des citadins, du fait de la pollution des nappes dans lesquelles puisent les réseaux d’eau potable. Sans parler de la dégradation quasi inexorable des différentes composantes du milieu naturel. Dans un tel contexte, l’exode rural a ravagé les campagnes. Les ressources du sous-sol, jadis abondantes, sont elles aussi asséchées : les autorités viennent de mettre un point final à l’exploitation des mines de charbon et des aciéries de la ville voisine de Jerada, longtemps moribondes. Et c’est à la municipalité d’Oujda qu’il revient de faire face, tant bien que mal, à l’afflux des mineurs en chômage, qui débarquent par milliers en quête d’une installation précaire dans un ensemble urbain déjà fragile. Mais les contraintes de la géographie, du climat et de la géologie ne sont pas seules à s’exercer sur Oujda : la cité de l’Oriental est encore plus clairement victime de la politique des hommes. Ainsi l’émigration a-t-elle toujours constitué, pour cette région et sa capitale, un véritable « poumon », en lui apportant l’oxygène des devises expédiées, notamment de France, par les fils du pays partis faire leur vie ailleurs sans avoir coupé les ponts avec leur famille. Ce complément de ressources n’a rien perdu de son importance pour les ménages oujdis, mais les obstacles administratifs désormais posés au départ, ainsi que la limitation du mouvement migratoire voulue par les autorités françaises et marocaines tendent à la réduction de cette manne. Par ailleurs, l’activité touristique marque le pas. De toutes les régions du Maroc, l’Oriental est celle qui affiche l’équipement touristique le plus faible et une fréquentation limitée aux villégiatures des stations balnéaires voisines. La faute en incombe sans doute au manque de richesses patrimoniales - Oujda n’est pas une ville qui se visite -, aux retards enregistrés dans la construction de l’autoroute côtière qui doit relier, via Nador, Oujda à Tanger, mais surtout à la situation de cul-de-sac qui est devenue la sienne depuis la fermeture de la frontière algérienne.
C’est en effet là, enfin et surtout, que le bât blesse : depuis plusieurs années, la porte de l’Algérie a été murée, conséquence des relations difficiles qu’entretiennent les deux pays. Bref, le tableau de la désolation semble complet ! Et pourtant, ce sont des images riantes, des perspectives optimistes et des visages sereins qui émaillent mes souvenirs du séjour que j’ai fait à Oujda au début de cet automne. J’y ai trouvé une cité volontiers fleurie, où l’on déambule avec plaisir, de nouveaux quartiers propres et nets, et même des villas qui auraient leur place à Casablanca-Anfa ou à Rabat-Souissi. Quant à cette rue qu’on a souvent dit livrée aux défilés islamistes, aux portes de la Médina, elle était en fête, le soir de mon arrivée, pour accueillir un grand spectacle de cirque africain - le Circus Baobab, invité par l’Institut français.

Il y a, de toute évidence, à Oujda, quelque chose qui fait mentir les chiffres et les évaluations des analystes financiers. Peut-être une solidarité née d’un destin partagé, conforme aux traditions familiales et culturelles de l’Oriental, qui expliquerait que l’intégration des nouveaux arrivants se soit faite « en douceur », sans les tensions qu’on peut toujours redouter quand une population augmente à ce point en quelques années (on frôle aujourd’hui les 1,5 million d’habitants dans le Grand-Oujda). Même les services publics, dont les moyens limités sont soumis à dure épreuve par l’inflation démographique, réussissent à s’adapter en mettant à contribution les nombreuses associations d’entraide créées localement. Il va de soi que les groupements à caractère intégriste « ne font rien pour rien », qu’il s’agisse de financer l’opération d’un malade, d’organiser le mariage d’un célibataire ou de fournir le mouton pour une fête, mais, comme tout le monde le sait, chacun est libre de gérer les relations qu’il souhaite instaurer avec eux, d’en rester à une simple rencontre d’occasion ou d’en faire un compagnonnage durable. À ce sentiment qu’ont les Oujdis d’appartenir à une même communauté s’ajoute une autre vertu traditionnelle de l’Oriental : la « débrouille ». Si vous voulez faire des affaires à Oujda, un bon conseil : n’ouvrez ni une pompe à essence ni un bureau de tabac ! Ici, l’essence et les cigarettes s’achètent ailleurs que dans les commerces qui leur sont officiellement dédiés... Il faut, dans ce même ordre d’idées, visiter les différents « marchés de gros » de la ville, et notamment les trois souks qui en occupent le centre : Melilla et Al Qods, qui sont espagnols, et El Fellah, qui est algérien. Cela signifie que vous vous procurerez notamment dans les premiers, outre les sempiternels téléphones portables et autres dispositifs électroniques, le meilleur de la plomberie et de la quincaillerie madrilènes, tandis que le troisième vous offrira les montagnes de produits d’entretien, les kilomètres de tissus, de tapis et autres massifs de marmites à couscous made in Algeria. Le tout à des tarifs défiant toute concurrence... ou la perception des droits de douane ! La mer est vaste ; le port voisin de Nador, assez largement doté en embarcations de toutes natures ; l’enclave espagnole, toute proche ; et la frontière terrestre avec l’Algérie, bien discrète - entre Oujda et Saïda, un simple oued, à sec, qui plus est. Tout cela facilite l’éclosion d’une économie parallèle dont les performances contribuent à l’impression générale de prospérité relevée dans cette région. En reprenant la route de Rabat, il m’a semblé que les multiples contrôles routiers - qui renchérissaient le prix des denrées transportées d’autant de « taxes » - avaient été allégés : peut-être le signe que l’État a choisi d’accompagner la croissance des ressources locales plutôt que de la contrarier ? Laissons au père Lépine, une figure familière d’Oujda depuis près de trois décennies, le soin de conclure avec la philosophie du pasteur sur l’aptitude de la ville à pratiquer des coexistences en tout genre : « Je suis heureux que ce soit le wali qui ait proposé de relever la croix de mon église. Je suis heureux, aussi, que dans le pâté de maisons où je suis installé il y ait l’église, une mosquée en construction, et, entre les deux, une école. Pour le reste, Oujda est une ville de frontières. Les gens passent... et, si les frontières sont fermées, eh bien, ils passent quand même ! »

Jacques Bertoin pour lintelligent.com

Mots clés: Oujda , Développement , Jeunesse

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