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MRE : Retour « forcé » aux sources

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6 avril 2009 - 21h40 - Marocains du monde - Par: L.A

Très connue pour être la plus importance zone de production de phosphate au monde, la ville de Khouribga est également devenue célèbre par le nombre impressionnant des jeunes « khouribguis » installer dans les pays européens notamment l’Italie et l’Espagne. En effet, l’Italie constitue depuis des années l’endroit de prédilection pour tous les jeunes habitants de la ville si bien qu’on a commencé à lui donner des surnoms italiens.

A la gare routière Ouled Ziane à Casablanca, point de départ de notre reportage, les courtiers n’hésitent même pas à donner des noms de villes italiennes à la capitale du phosphate comme Torino ou encore Genova. Des surnoms qui en disent long sur la réputation acquise par cette ville partout au Royaume.

Pour effectuer le trajet entre Casablanca et Khouribga, il faut bien compter plus de deux heures de route. Habituellement, la ville ne connaît pas en cette période une activité très intense, mais la situation a considérablement changé cette année. En effet, beaucoup de Marocains résidant à l’étranger ont avancé leur retour au Maroc de quelques mois.

Dès l’arrivée à Khouribga, on remarque la présence de nombreux véhicules immatriculés en Italie qui sillonnent les rues de la ville. Alors qu’on est encore à plusieurs mois des vacances, cette forte présence des MRE suscite des interrogations. Pour certains habitants, la cause derrière ce retour précoce est évidente. La crise économique qui sévit dans les pays européens a fini par pousser de nombreux ressortissants marocains à retourner dans leurs payer d’origine.

Chômage

L’onde de choc provoquée par la crise a contraint de nombreuses entreprises dans plusieurs pays européens à recourir à des vagues successives de licenciement. Les expatriés marocains ayant perdu leurs emplois dans les pays d’accueil n’ont eu d’autre choix que de revenir dans leurs pays d’origine. Saïd est un Marocain installé en Italie depuis déjà deux décennies. Sentant la crise s’approcher du vieux continent quelques mois auparavant, il a pris la décision de s’installer dans sa ville natale une fois pour toutes. « Je vivais à Modène. Tout comme beaucoup de salariés, j’ai perdu mon emploi à cause de la crise économique. C’est pour cette raison que j’ai décidé de revenir au Maroc. Je vais investir mes économies dans un projet pour m’assurer une source de revenus stable et pérenne », témoigne-t-il.

Ce dernier n’est pas le seul à avoir pris le chemin du retour. De nombreux MRE ont également pris la même décision. Ce constat est d’ailleurs confirmé par les habitants de Khouribga. « Les taux de chômage battent des records en Europe. On est quotidiennement en contact avec les membres de nos familles installés en Italie. Selon les informations que nous avons jusqu’à aujourd’hui, la fin de la crise n’est pas pour demain. D’ailleurs, plusieurs membres de ma famille sont déterminés à rentrer si la situation reste inchangée », affirme Bouchaib, un taximan.

La trentaine bien consommée, ce dernier dit qu’il a été, tout comme tous les jeunes de la région, tenté par l’immigration en Italie. Il semble même très bien renseigné sur ce pays. Ces connaissances vont de l’histoire de l’Italie jusqu’aux équipes du Calcio en passant par les institutions et les partis politiques italiens. « Les familles dans cette région suivent au quotidien l’actualité en Italie. Les hommes politiques et les hauts responsables italiens sont d’ailleurs, connus de tout le monde à Khouribga », ajoute-t-il.

Romano Prodi et Silvio Berlusconi, voilà deux noms qui reviennent souvent au cours des discussions dans les cafés à Khouribga. Le retour de Berlusconi à la tête du gouvernement italien n’a pas été très bien accueilli à Khouribga. « La victoire du parti de Romano Prodi avait donné espoir à beaucoup d’immigrés pour voir leur situation régularisée mais Berlusconi est très vite revenu au pouvoir. Son gouvernement a adopté plusieurs mesures restrictives dans le domaine de l’immigration. Et avec la crise économique, la situation s’est empirée davantage », affirme Saïd.

Cependant, même s’ils sont nombreux à avoir choisi de rentrer, beaucoup d’autres travailleurs marocains préfèrent prendre leur mal en patience et attendre l’amélioration de la situation économique et financière de leurs pays d’accueil.

« Il existe deux catégories de Marocains installés en Italie. D’abord, ceux qui ont pu faire des économies après de longues années de dur labeur. Ceux-là ne devraient pas avoir de difficultés à revenir pour monter leur propre projet dans leur ville natale. Ensuite, on retrouve la deuxième catégorie formée pour l’essentiel par des salariés saisonniers et des vendeurs ambulants. Ces derniers n’ont d’autres choix que de rester en Italie. En effet, leur retour au Maroc sera perçu comme un échec social par leurs familles. C’est donc pour cette raison qu’ils vont attendre la dissipation de tous les effets de la crise », explique Khalil Jemmah, premier vice-président de l’association amis et familles des victimes de l’émigration clandestine. Et d’ajouter : « les habitants de la région de Khouribga ont ressenti les effets de la crise mondiale. Chaque jour, on entend parler des nouvelles d’un ami ou d’un proche qui s’est retrouvé au chômage en raison de la conjoncture économique mondiale. Il est certain que tous les MRE n’ont pas été affectés, mais un nombre important de nos expatriés ont été touchés par la crise ».

Ainsi, ce sont les immigrés marocains les plus vulnérables qui ont subi les affres de la crise économique. De nombreuses familles affirment que leurs fils trouvent d’énormes difficultés à renouveler leurs cartes de séjour. « Ceux qui ont une nationalité italienne ou espagnole peuvent facilement rentrer et attendre la fin de la crise. Cependant, ceux qui ont que des cartes de séjour ne pourront pas rentrer même s’ils vivent des conditions très difficiles. Pis encore, ils sont dans certains cas pourchassés et rapatriés de force », déclare un jeune.

Boule de neige

Aujourd’hui, des militants associatifs craignent que la crise économique provoque une montée de la xénophobie et des crimes racistes dans les pays d’accueil. « Nous craignons que des hommes politiques utilisent la crise à des fins électoralistes. L’exemple le plus frappant vient de l’Espagne qui a adopté un plan de retour volontaire ciblant les immigrés. Ce plan incite les immigrés à revenir dans leurs pays d’origine en contrepartie de sommes d’argent. A mon sens, il est aberrant de réduire la relation qui est née entre les immigrés et leurs pays d’accueil à des rapports purement matériels », affirme Khalil Jemmah.

Le rapatriement forcé semble acquérir ces dernières années une importance croissante dans les politiques européennes de l’émigration. Selon des militants associatifs rencontrés à Khouribga, une loi est entrée en vigueur en Italie condamnant tout immigré ayant subi une peine d’emprisonnement à un retour dans son pays d’origine. Même si cette loi concerne seulement les personnes ne disposant pas de la nationalité italienne, il a permis aux autorités de rapatrier un nombre important d’immigrés. « Après leur retour au Maroc, ces personnes sont rejetées par leurs familles. Résultat : ces immigrés rejoignent des réseaux de trafic de drogue ou de vol qualifié. Ces derniers temps, le taux de criminalité a considérablement augmenté dans la ville de Khouribga et ses environs. De nouvelles drogues dures comme la cocaïne circulent dans notre ville. De même, on assiste à des actes criminels qui n’existaient pas dans la région quelques années auparavant, notamment le vol des voitures », affirme un militant associatif.

Ainsi, la crise qui a eu un impact très lourd dans les domaines de l’économie et des finances, pourrait bien générer une crise sociale. Pourtant, malgré la conjoncture économique actuelle, le durcissement des lois sur l’immigration et la montée du racisme, de nombreux jeunes « Khouribguis » nourrissent toujours l’espoir de partir un jour en Italie. La crise économique n’aura-t-elle pas suffi pour détruire le mythe de l’eldorado européen ?

Défense des migrants

Créée le 10 août 2001, l’Association Amis et Familles des victimes de l’immigration clandestine est devenue en quelques sortes un centre d’information sur la migration. Parmi les objectifs de cette association, la sensibilisation de la population dans le domaine des droits de l’Homme et de l’immigration. En outre, elle apporte un soutien juridique et psychologique des migrants. L’association dont le siège est basé à Khouribga, dispose également de bureaux à Beni Mellal et à Casablanca. « La philosophie de l’association est basée sur deux principes fondateurs. Le premier : la libre circulation des personnes, en tant que droit garanti par la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Le deuxième : le libre choix de rester chez soi, en tant que droit non encore reconnu universellement. Cela signifie que la migration devrait être un choix parmi plusieurs, et non l’unique solution », explique Khalil Jemmah, un des fondateurs de l’association.

Cette dernière qui a passé des partenariats avec des organisations internationales, pilote un ambitieux projet. Baptisé Albamar, ce dernier vise à mettre en place des mécanismes d’aide à la réintégration socio-économique des émigrants d’origine marocaine rapatriés de l’Italie.
Transfert d’argent

Les transferts de fonds des Marocains résidant à l’étranger (MRE) ont connu une baisse de 2,4% par rapport à 2007. Ce sont 53,65 milliards de dirhams qui ont été envoyés en 2008 par les MRE contre 57 milliards de dirhams en 2007. Les MRE constituent la principale source de devises pour le pays. Leurs transferts représenteraient plus du double des investissements directs étrangers. Avec 42,2%, la France reste le plus gros émetteur des transferts financiers effectués par les Marocains résidant à l’étranger loin devant l’Espagne et l’Italie avec respectivement 15,3 et 12,2%. En l’espace d’une quinzaine d’années, le nombre de Marocains résidant à l’étranger a presque triplé, atteignant aujourd’hui plus de 3,3 millions de personnes.

Source : Le Matin - Mohamed Badrane

Mots clés: Italie , Retour , Khouribga , Immigration , Crise économique

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