Rachida Azdouz, vice-doyenne de l’université de Montréal

- 19h43 - Monde - Ecrit par : L.A

L’impression vient-elle de la proximité de la basilique de l’oratoire Saint-Joseph, édifiée au XIXe siècle par la congrégation de Sainte-Croix ? L’imposante tour Art déco en briques jaunes de l’université de Montréal qui surplombe un campus s’étendant à perte de vue, n’est pas, en effet, sans rappeler le clocher d’une église catholique.

Il s’agit pourtant bien d’un temple du savoir laïc, dans lequel sont scolarisés près de cinquante mille étudiants et où enseigne Rachida Azdouz. Psychologue et pédagogue de formation, celle-ci est spécialiste des relations interculturelles et, depuis 2004, vice-doyenne chargée des études et du développement.

Arrivée au Québec il y a dix-neuf hivers, Rachida est aujourd’hui une observatrice privilégiée de son pays d’accueil – devenu son pays de cœur. Grâce à ses travaux académiques et à ses prises de position médiatiques, elle y jouit d’une belle notoriété. Membre de la commission Taylor-Bouchard, qui réunit une quinzaine d’universitaires chargés de réfléchir à la question des valeurs communes à tous les Québécois – et aux dérogations, souvent qualifiées de « passe-droits », accordées aux minorités –, elle a multiplié les interventions radiophoniques et télévisuelles, en mai 2008, lors de la remise du rapport de ladite commission. Un document qui a provoqué un débat comme la Belle Province n’en avait pas connu depuis les référendums d’autodétermination de 1980 et de 1995…

Née à Casablanca, en 1962, où son père, originaire du Souss, travaillait comme imprimeur, puis scolarisée au lycée Lyautey, Rachida Azdouz quitte la capitale économique du Maroc en 1979. Direction Strasbourg, dans l’est de la France. Elle y mène de front des études de psychologie et de sciences de l’éducation, mais, très vite, se passionne pour les questions identitaires. Par atavisme, sans nul doute. « J’ai grandi, explique-t-elle, dans une famille berbérophone, j’ai été élevée dans un environnement arabophone et fait ma scolarité en français. Pour moi, l’idée d’identité plurielle coule de source. » Au contact des enfants d’immigrés nés en France, elle découvre cependant une réalité qu’elle ne soupçonnait pas : celle du déchirement et du conflit.

Ses études terminées, Rachida décide de rentrer au Maroc, trouve un poste de psychologue au ministère de la Formation professionnelle… et déchante aussitôt. Elle étouffe. Le contexte – la fin des « années de plomb » du règne de Hassan II – n’est pas totalement étranger à son malaise. Mais il y a autre chose. La jeune femme ne supporte plus le carcan communautaire et le regard inquisiteur de la société. Le problème ne venant pas de sa famille, elle en arrive à la conclusion que, pour s’épanouir, il va lui falloir repartir. Pourtant, elle ne se résigne pas à revenir en France. L’idée du Québec lui trotte dans la tête depuis un moment quand elle tombe sur un documentaire consacré à la région. C’est le déclic.

En 1989, elle débarque à Montréal. Commence alors une véritable course d’obstacles. Son diplôme de psychologue n’étant pas reconnu, elle doit d’abord se soumettre à un examen d’équivalence pour devenir membre de l’ordre des psychologues du Québec. Puis elle enchaîne les boulots : chercheuse, formatrice, clinicienne, consultante… Si le Québec est, à bien des égards, plus accueillant que la France, la vie n’y est pourtant pas toujours rose.

Entre 1994 et 1995, elle est conseillère au ministère de l’Immigration provinciale, ce qui lui permet de se constituer un réseau et de se faire un nom. En 2000, c’est la fin de la « galère » : l’université de Montréal lui confie les rênes de son programme de relations interculturelles.

Rachida Azdouz se sent désormais chez elle au Québec. « Mon sentiment d’appartenance s’est cristallisé en 1995, au moment du second référendum d’autodétermination [remporté, de justesse, par les partisans du non, NDLR]. On m’invitait à me prononcer sur l’existence d’une nation québécoise. Alors, cette histoire, dans sa complexité et ses contradictions, est progressivement devenue la mienne. D’ailleurs, n’avais-je pas fait mes preuves ? Mon intégration ne plaidait-elle pas en ma faveur ? »

Sa désillusion est d’autant plus brutale, en octobre 2006, quand éclate la « querelle des accommodements raisonnables ». Amorcé, au début des années 1990, après une première crise, celle du foulard islamique, le débat sur le « vivre-ensemble » dans un Québec devenu multiculturel rebondit. La Cour suprême du Canada vient d’autoriser un élève sikh à venir en cours avec son kirpan, le poignard d’apparat traditionnel. Puis c’est au tour des juifs hassidiques de défrayer la chronique. À la demande d’ultraorthodoxes, qui ne supportent pas que leurs enfants puissent voir des femmes légèrement vêtues en train de faire du sport, des vitres opaques sont installées dans un gymnase de Montréal.

Ces deux affaires connaissent un retentissement considérable. Elles révèlent en effet le malaise latent d’une société consciente de sa fragilité identitaire face à la montée du communautarisme et à l’arrivée d’immigrants « de souche non européenne » adeptes de « religions orientales » supposées peu enclines à la tolérance et peu respectueuses de l’égalité des sexes.

L’Action démocratique du Québec (droite populiste), que dirige Mario Dumont, s’engouffre dans la brèche et dénonce avec virulence les « accommodements déraisonnables » passés avec les minorités culturelles. Désemparé, le gouvernement du libéral Jean Charest tente d’apaiser les esprits en nommant une commission de réflexion, dont la présidence est confiée à Gérard Bouchard et Charles Taylor. Rachida Azdouz est invitée à y participer, ce qui ne fait que renforcer sa surexposition médiatique.

Aujourd’hui, celle-ci concède que cette période a ébranlé ses certitudes et lui a donné envie de sortir les griffes. « Il a flotté comme un parfum de soupçon généralisé. C’était comme si on sommait les Québécois fraîchement naturalisés de prouver qu’ils avaient sincèrement choisi les valeurs laïques et démocratiques. Comme si on voulait les soumettre à une nouvelle batterie de tests de citoyenneté. Or la plupart des nouveaux immigrants, à l’instar de ces milliers d’Algériens qui ont fui l’obscurantisme religieux dans leur pays, sont venus par choix, parce qu’ils aspirent à la modernité. »

Si elle n’est pas dupe et sait que certains ont poussé très loin le bouchon de la demande identitaire, elle estime cependant que les torts sont partagés. Sa conviction, forgée par des années de pratique : les conflits de valeurs sont parfois inévitables et le dialogue inter­culturel ne suffit pas toujours à les régler.

Alors, en dernier ressort, quand la négociation a échoué et qu’il faut hiérarchiser les droits, c’est aux tribunaux de trancher. Souvent sollicités sur le Vieux Continent, ils restent le moyen le plus démocratique de résoudre les litiges de ce type. Même dans le Nouveau Monde…

Source : Jeune Afrique

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