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Statut de la femme : contre la perversité des textes, les astuces de la réalité

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14 octobre 2003 - 16h05 - Maroc

Mhammed Boucetta, ancien sectaire général du parti de l’Istiqlal et ex ministre d’État sous Hassan II aux Affaires étrangères du Maroc vient de soumettre au Roi Mohammed VI l’avant projet de la Moudawana devant réformer le statut de la femme dans la société marocaine. On ne connaît pas encore dans le détail les résultats de la commission qui a été chargée par le souverain marocain de trouver un modus vivendi entre les partisans de l’égalité intégrale entre hommes et femmes et les tenants des positions conservatrices et rétrogrades. Mais il est d’emblée certain qu’elles ne feront pas l’unanimité.

Bien mieux ou bien pire : il y a risque pour les femmes de se retrouver devant les effets pervers de la satisfaction de leurs revendications. Un exemple : depuis la dernière réforme de la Moudawana, l’épouse doit figurer obligatoirement dans le livret familial, ce qui n’était pas, évidemment, le cas jusque-là. Or, le modèle qui a été retenu prévoit comme par hasard quatre emplacements pour la première, deuxième, troisième et quatrième épouse. Après protestation des femmes, la référence première, deuxième. a été supprimée, mais les quatre pages pour les épouses ont été maintenues. L’explication fournie par les autorités est qu’en cas de décès ou de divorce, il faudra bien trouver de l’espace pour la nouvelle si jamais il y a remariage et ainsi de suite.

Depuis que la question de la réforme du statut de la femme a été posée avec acuité par le plan d’intégration de la femme dans le développement, le débat animé principalement par les modernistes et les islamistes s’est déroulé sur les terrains peu propices à la conciliation de l’extrémisme moderniste et de l’anachronisme islamiste. Tout dans le monde d’aujourd’hui disqualifie les partisans du retour en arrière fut-ce par le maintien du statut quo actuel.

Malheureusement leurs attitudes ne sont vraisemblablement anachroniques que par rapport aux exigences de la modernité telle que dictée par les canons de l’Occident développé. La société marocaine encore profondément rurale reste imprégnée par l’esprit misogyne qui a présidé à l’élaboration du statut familial.

L’esprit de Mahomet

Sans doute les statistiques donnent-elles la parité entre les villes et les campagnes, mais la progression de la population urbaine n’étant pas le fait de l’industrialisation du pays ou de la modernisation de l’agriculture, mais le fruit avarié de l’exode rural lui-même produit du sous-développement, ces chiffres ne signifient en en rien l’urbanisation du pays. Bien au contraire, I’exode rural a porté la campagne et ses conservatismes moyen âgeux consolidés par l’analphabétisme, à la périphérie des villes. La forte opposition rencontrée par le plan d’intégration de la femme dans le développement s’explique en grande partie par cette incontournable réalité sociale du Maroc. Il suffit d’étudier la faune des manifestants de Rabat (favorable au plan) et celle de Casablanca (hostile) pour se rendre compte que la ville a défilé dans la capitale administrative du Royaume tandis que la périphérie a défilé dans la métropole économique, destination première de tous les exodes.

Ce constat n’induit pas pour autant que l’ensemble des citadins est acquis à la réforme de la Moudawana ; ou encore que les partisans du progrès ne se recruteraient que parmi les Urbains ou les couches lettrées. Le problème posé par l’analphabétisme ne se limite pas à la seule connaissance des savoirs modernes et des outils de développement économique et social. Il va bien plus loin pour couvrir en ce qui concerne la Moudawana l’appréhension et la compréhension même des textes coraniques et de la sounna (pratiques du prophète). À son avènement, l’Islam est une révolution pour la femme. Les petites filles, de peur qu’elles n’attirent « la honte » sur leurs familles, étaient alors parfois tuées dans les couches, souvent cloîtrées. L’une des grandes réalisation du prophète Mahomet est précisément d’avoir mis fin à ce cruel infanticide. L’une de ses réformes les plus significatives est d’avoir limité, dans un milieu structurellement phallocratique et porté sur l’orgie, la polygamie à quatre et de l’avoir conditionné par l’impérative équité entre les épouses, chose naturellement impossible.

Dans le contexte d’il y a 14 siècles, Mahomet fait figure de progressiste. Ce que l’on relève aujourd’hui comme les insuffisances de l’Islam en matière de développement social est dû à la réalité de l’époque et aux besoins tactiques d’un prophète qui voulait gagner à sa cause la majorité des couches sociales en comptant sur la pédagogie « divine » pour les faire évoluer. C’est cet esprit qui s’est perdu en cours de route figeant pour toujours, espèrent les orthodoxes et les extrémistes de l’Islam, les règles régissant la société. Des hommes comme le philosophe et penseur Averroès se sont bien essayés à démontrer que la raison et la religion ne sont pas antinomiques. Il leur en a coûté et le débat en est encore là aujourd’hui. La conjoncture que vous connaissez ne lui est guère favorable.

Faudrait-il alors, pour sortir de la sclérose qui atteint le monde musulman, une refonte globale du texte ou une réforme partielle ? À côté des adeptes de l’immobilisme et même du recul, les partisans des deux démarches coexistent, parfois s’affrontent. Mais dans une conjoncture marquée par le retour du fait religieux figé et appelé à ne pas changer avant longtemps, il y a lieu malheureusement de croire que les temps ne sont pas en la matière aux réformes en profondeur. Faudrait-il pour autant désarmer ? Certainement pas. Mais si en termes de revendications il est nécessaire de garder la barre haute, il faudra composer lorsqu’il s’agira de réalisation et d’application. Car si Said Saadi, ancien secrétaire d’Etat en charge du dossier, un homme certainement de bonne volonté mais écarté par la suite, a été victime de sa propre démarche. En voulant passer en force au sein d’un gouvernement qui ne le suivait pas, en essayant de forcer la main à une société où il est très loin d’avoir la majorité, en oubliant surtout que le pouvoir a des équilibres sociétaux à tenir, cet ancien communiste, donc forcément suspect aux yeux des conservateurs, a atteint l’objectif inverse. Les deux principaux partis du cabinet Youssoufi, l’USFP ET L’ISTIQLAL, susceptibles de le soutenir, étaient d’ailleurs eux-mêmes intérieurement divisés sur la question. L’Istiqlal certainement plus que l’USFP, mais ce n’est pas rien si pendant que les deux partis étaient officiellement à la manifestation de Rabat, des membres éminents des deux formations se sont retrouvés à la marche islamiste de Casablanca.

La volonté de la loi au choc de l’entêtement de la réalité

Sauf à considérer que les sociétés et l’Histoire n’évoluent que par crises, ruptures voire guerres civiles, sans garantie de résultat, la démarche la plus intelligente ou en tout cas la plus économe en affrontements et, donc, en souffrances, semble bien la composition. C’est d’autant plus vrai que les lois ne valent que par l’application qu’on en fait. Des choses ont changé dans les textes : la violence faite aux femmes, le harcèlement désormais sanctionné, l’égalité des chances et des salaires. Qu’en est-il dans les faits ? Les choses peuvent aller sans dire, mais elles vont mieux en les disant ; et s’il est ainsi certain que la modification des lois est une excellente chose, ce n’est toutefois que dans le changement des mentalités et des comportements que l’évolution devient réelle. Allez,donc, convaincre une campagnarde, ou même beaucoup de citadines battues de porter plainte ! Auprès d’un cadi mâle ? Pour obtenir un divorce qui les mettrait à la rue ? Où se réfugier ? Auprès d’un père ou d’un frère qui n’ont été que trop heureux de la voir se caser. Une bouche de moins à nourrir ! Voici en partie le nom du drame. Les pierres d’achoppement entre les partisans de la réforme de la Moudawana et leurs adversaires sont au nombre de six. Il s’agit du droit de la femme au divorce et l’abrogation de la répudiation unilatérale. C’est ce qu’on appelle l’unification de la procédure de divorce. La polygamie est aussi au cour du problème de même que la garde des enfants. Le domicile conjugal que la femme doit quitter après le divorce ainsi que le partage des biens accumulés pendant le mariage figurent en bonne place dans les revendications des mouvements féministes. Dans ce magma, combien de faux problèmes qui ont trouvé des solutions dans la pratique et combien de vrais problèmes qu’aucune loi aussi juste soit-elle ne pourrait résoudre tant que la situation socio-éconmique du pays est ce qu’elle est. Il en est ainsi de la polygamie. Est-ce sans signification qu’un collectif de femmes ose aller la défendre parce qu’elle constituerait un droit pour elles. Le droit pour l’épouse, stérile ou autre (sic), qui aimerait malgré tout garder un mari tenté d’aller convoler en injustes noces ailleurs, et le droit pour une amante amoureuse d’épouser un homme peu enclin à laisser tomber son premier foyer (resic). Derrière cette triste réalité se terre une demande sociale où le mariage n’est pas l’expression d’un épanouissement naturel mais le besoin d’une assurance contre les aléas de la vie. Il est d’ailleurs significatif que la polygamie, pratiquement - associée à la répudiation.[...>

Naïm Kamal pour lobservateur.ma

Mots clés: Droits et Justice , Moudawana , Lois , Femme marocaine

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