Avoir 30 ans au Maroc...

- 12h48 - Maroc - Ecrit par :

Comment vivent les 30 ans au Maroc ? La réalité est tout aussi floue que l’avenir qui guette cette tranche d’âge. La formule magique de la réussite ou de la survie est à inventer.

A 30 ans, la réalité de la vie vous rattrape. À cet âge, la plupart pensent à se caser. La hantise d’une carrière sûre se fait plus pressante, alors même que toutes les attentions sont focalisées pour s’assurer un parcours sans fautes. Tous les voyants sont au rouge et l’étau se resserre.
La remise en question est monnaie courante quand on a les pieds en plein dedans. Une seule quête : la stabilité financière et familiale. Le combat s’inscrit à l’air du temps. “La rigueur est de mise compte tenu de la situation économique au Maroc. On se pose plein de questions et l’on s’active à assurer son avenir et s’assurer contre les aléas de la vie”, souligne un cadre bancaire. Finie la situation “bohème et butinage”.

Emploi

L’idéal est de s’accrocher à son boulot, d’y percer pour une situation financière plus rassurante. Les jeunes au Maroc représentent 70% de la population. Une véritable bombe à retardement qui met l’Etat dos au mur.
Les résultats sont effarants : 19% de la population sont au chômage, 25% des actifs connaissent le même sort et plus de 100.000 diplômés chômeurs cherchent du travail. Un tableau qui donne froid au dos.
La fatalité des indicateurs du chômage joue bien son rôle . “Le marché est certes demandeur, mais il faut maîtriser les rouages de recrutement et surtout décrocher le maximum de diplômes. La situation économique ne nous permet nullement ce genre de privilèges. Il faut mettre la main à la pâte et aider sa famille à survivre”, déclare un fonctionnaire. Cette période piège dicte ses lois et impose ses contraintes. La réalité de la vie réduit en miettes l’exubérance de ces rêves. La sensibilité de cette étape plonge les jeunes dans la confusion totale. Quelles sont les priorités ? Par quoi commencer ?
S’acheter un chez soi d’abord ou trouver la femme qui partagerait son toit et co-financerait la vie de couple ? Faire carrière dans un poste stable ou accumuler les expériences, en perpétuant le principe de la mobilité professionnelle, souvent source de richesse et d’apprentissage ? Le dilemme est anémiant.
Pour d’autres, les priorités sont ailleurs. Le souci premier est de s’assurer le strict minimum. Et ils sont légion, ceux-là.
Leurs ambitions sont des plus légitimes. Avoir une source de revenu qui leur permettrait de vivre décemment. La voiture et l’appartement sont un vœu qu’ils n’auront pas l’occasion de concrétiser. Peut-être dans une autre vie. Autant de contraintes qui poussent ces jeunes à squatter le foyer familial jusqu’à un âge très avancé.
Si, auparavant, le code social et la solidarité familiale imposait ce régime, aujourd’hui, c’est la nécessité qui pousse ces jeunes à continuer de vivre sous le toit familial. La densité démographique bat son plein, surtout dans les quartiers populaires et les banlieues reculées.

Soucis

La famille est le filet de sauvetage pour la majorité de ces jeunes. Malheureusement, par ces temps modernes, cette issue perd de son efficacité. Les préoccupations quotidiennes de ces trentenaires s’élargissent à la politique. Politiquement parlant, c’est une jeunesse pensante et problématiquement réfléchissante.
L’acte politique la laisse certes de marbre, mais elle développe sa propre vision des stratagèmes politiques.
Le temps des discours idéologiques est révolu. “Depuis, la fin des années 70, la chose politique a été vidée de son sens. Aujourd’hui, j’assiste médusé aux alliances et contre-alliances qui se font et se défont sans aucune teneur doctrinale. Le ridicule est atteint”.
Ce rapport à la politique est à nuancer par la diversité démographique qui caractérise le Maroc. Les citadins se révoltent et les ruraux acquiescent. La priorité de ces derniers est ailleurs. “La politique ne nourrit pas son quidam. Elle s’ignore et ignore sa cible. Peut-être que dans 20 ans, nous aurons une vie plus décente et des discours plus réels. À ce moment, je pourrais quitter le banc du spectateur”, confie un jeune campagnard.
À la misère politique se greffent la pauvreté et le désespoir. La disparité des fortunes et l’indigence condamnent sept millions de jeunes, soit 25% de la société, à vivre au-dessous du seuil de la pauvreté.
Selon les derniers chiffres de l’Unicef, 40% les plus pauvres au Maroc détiennent seulement 17% des richesses, alors que les 20% les plus riches raflent 47% des richesses.
Cette situation a donné naissance à des phénomènes sociaux dont le danger s’accroît de jour en jour. En premier, la délinquance. La génération des 30 ans compte 11.258 détenus. En termes plus clairs, elle constitue 35, 77 % de la population carcérale au Maroc. Un bilan qui risque de s’alourdir.

Cauchemar

Autres conséquences de la situation, l’immigration clandestine qui font miroiter une vie meilleure. L’ultime espoir de s’en sortir jette des centaines de Marocains, à bord des embarcations de fortune, au fond de la Méditerranée. Le spectacle des corps sans vie récupérés sur les côtes espagnoles est affligeant.
En l’absence de tout chiffre officiel sur le phénomène, ce sont les estimations approximatives qui prennent le devant.
Les observateurs avancent qu’au moins 200 Marocains entreprennent chaque mois ce périple, alors que les chiffres des “harragas” qui atteignent l’autre rive sont inexistants.
“J’ai traversé le Détroit à deux reprises. À chaque fois, j’ai été rapatrié au Maroc… Je suis prêt à recommencer la tentative pourvu que j’aie les moyens de payer le voyage”.
Fait-il donc bon vivre au Maroc quand on a 30 ans ? Répondre par l’affirmative reviendrait à occulter la réalité que vit cette génération désenchantée en rupture de ban et qui a du mal à entrevoir son avenir. Toute la complexité est là.
Des jeunes peu fiers de leur passé et pas du tout sûrs de leur futur. Ce mal des temps modernes édifie sur toute la crise identitaire qui ronge le Maroc d’aujourd’hui.

MAROC-HEBDO

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