Le « capitalisme de rente » au Maroc dénoncé

- 21h00 - Maroc - Ecrit par : P. A

Pour l’économiste marocain Najib Akesbi, la colère de la génération Z trouve ses racines dans un système économique profondément inégalitaire. Depuis soixante ans, le royaume a construit une « économie de rente » qui enrichit quelques privilégiés au détriment de la majorité. Dans cet entretien au Monde, le spécialiste des politiques de développement analyse sans langue de bois les failles d’un modèle qui broie les classes populaires et moyennes.

Depuis les années 1960, le Maroc a fait des choix stratégiques qui façonnent encore aujourd’hui l’économie marocaine. « On a d’abord fait le choix de l’économie de marché. Le postulat était : “C’est le secteur privé, et non l’État, qui crée des entreprises, de l’emploi et des revenus à distribuer” », explique Najib Akesbi. Ensuite, le second choix majeur a été l’intégration dans l’économie mondiale, avec l’idée que le tourisme et les investissements étrangers allaient dynamiser la croissance. Mais le résultat est loin des espérances : « Au lieu d’une économie de marché, nous avons bâti une économie de rente », constate l’économiste.

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Pour l’auteur de l’ouvrage « Maroc : une économie sous plafond de verre » (Revue marocaine des sciences politiques et sociales, septembre 2022), le royaume s’est doté d’un système de développement qu’il qualifie de « capitalisme de rente » et de « connivence ». Les deux tiers de l’investissement au Maroc proviennent de l’État et des entreprises publiques, tandis que le secteur privé n’en génère que 25 %. « On a voulu créer une classe d’entrepreneurs, on a fabriqué une classe de rentiers », précise Akesbi, ajoutant que « dans le secteur des hydrocarbures, il y a deux ou trois sociétés qui font le marché. Elles imposent des prix supérieurs au prix normal. Ces 2 à 3 dirhams ne sont pas du profit mais une rente, prélevée en dehors de la logique du marché. On est dans le capitalisme de connivence », dénonce-t-il.

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L’insertion dans la mondialisation n’a pas non plus tenu ses promesses. La balance commerciale est restée déficitaire depuis 1974, avec un taux de couverture des importations par les exportations de seulement 60 % en 2024. « Nous avons un déficit commercial vis-à-vis de tous les pays avec lesquels nous avons signé des accords de libre-échange. Cela interpelle, quand même », souligne l’économiste. Pour lui, cette stratégie fondée sur le faible coût de la main-d’œuvre creuse les inégalités : « Quand vous voulez attirer des investisseurs étrangers sur la base de l’avantage comparatif du coût de la main-d’œuvre, vous êtes dans une logique de pression sur les bas salaires et de creusement des inégalités. »

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Najib Akesbi s’interroge également sur le décalage entre les discours du roi Mohammed VI et la réalité du terrain. « Après vingt-six ans de règne, on saisit mal ce décalage », affirme-t-il. L’économiste cite en outre le rapport du cinquantenaire de 2005, où tous les problèmes actuels avaient été identifiés. « Le rapport rédigé, il a été rangé dans les placards, on est passé à autre chose. » Pour l’expert, le système actuel « broie les pauvres et les marginalisés, et même la classe moyenne », et ne peut être corrigé par quelques mesures sociales. « Quand les inégalités prennent l’ascenseur, les miettes sociales se contentent de l’escalier. Nous en sommes encore là en 2025 », lâche-t-il.

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Par ailleurs, l’inflation et les réformes fiscales ont favorisé les grandes entreprises au détriment des petites. « On a allégé la fiscalité sur les grosses sociétés et alourdi la charge des petites et moyennes entreprises », déplore le spécialiste des politiques fiscales. Quant au secteur informel, loin d’être une anomalie, il est selon lui le produit direct du système formel. « Le système de production a besoin d’un secteur informel. Car c’est là que l’on peut puiser les moyens de réduire les coûts de production du secteur formel, et donc maximiser ses profits », a-t-il indiqué. Avec seulement 40 000 à 50 000 emplois créés par an contre trois à quatre fois plus de jeunes arrivant sur le marché du travail, le secteur informel devient un « secteur refuge » pour ceux que l’économie formelle rejette, a conclu Akesbi.

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