A Casablanca, le cimetière devient une adresse !

- 13h09 - Maroc - Ecrit par : L.A

Ces dernières années, les jeunes ont commencé à changer leur carte d’identité nationale (CIN). Les nouvelles CIN délivrées mentionnent « 203 Route Ouled Ziane ». En fait, la nouvelle adresse est une simple boîte aux lettres qui correspond à un titre foncier. « Sans cette adresse, impossible de recevoir le courrier », précise Aziz, la trentaine.

Sur site, des cagibis en zinc aux couloirs exigus d’environ 40 mètres chacun. La plus petite famille de ce bidonville funèbre a 4 enfants. Les autres ont en moyenne 6 à 8 enfants. Ici, la promiscuité et le paysage macabre sont au quotidien. Parents et enfants partagent la même et unique pièce. Et quand ils en sortent pour respirer, ils ont de vieilles tombes à perte de vue.

Tout autour des baraques, des enfants en bas âge jouent à cache-cache derrière les pierres tombales non loin de détritus, de taupes et de chats. « C’est mon père qui a construit toutes ces tombes », lance non sans fierté un enfant à son voisin du même âge. « Non, c’est le mien qui les a toutes construites », lui rétorque l’autre.

Non loin du bidonville, toujours dans le même cimetière, une famille vit isolée dans une maison en dur à quelque 200 mètres. « C’est la famille de l’ex- conservateur du cimetière. Leur maison faisait office de lieu où l’on préparait et lavait les corps des morts avant l’enterrement », précisent les voisins. Aujourd’hui, ce local sert de domicile à une famille !
Manifestement, Le Caire n’est plus la seule ville où les catacombes servent de lieu de résidence à des vivants. A Casablanca, et à 10 minutes du centre-ville, 16 familles recensées vivent officiellement depuis des années au milieu des sépultures dans ce qu’on appelle « le cimetière oublié ».

Communément baptisé « Roda Al Manssia », le cimetière en question longe le boulevard Ouled Ziane non loin de la gare routière de Casablanca. Les autorités y ont arrêté les enterrements depuis la fin des années 70.

Plus connu par les Casablancais sous l’appellation « Rhbiyla », l’ossuaire « oublié » est contigu à celui des morts chrétiens, dénommé Pax. Inutile de dire qu’il n’y a pas photo entre les deux cimetières. « Lorsqu’on a envie de se balader et voir des fleurs, des vraies, on se rend à Pax. On dirait la France ! » confie Jalal Fatheddine, un quadragénaire résident au cimetière.

Oublié… en tout cas, le lieu de résidence porte bien son nom ! Visiblement, ce sont les familles qui ont un statut « d’oubliés » au milieu des sépultures.

« Qui a envie de vivre avec les morts ? C’est nous les vrais oubliés, pas le cimetière. Les morts, leur sort est connu, pas le nôtre », fait remarquer Mina A. une quinquagénaire qui habite ce site mortuaire depuis 1975.
« Mon mari et moi, nous étions les premiers à loger ici depuis plus de 30 ans. Il était gardien au cimetière. Après son décès, je suis resté avec les enfants, mais on a ouvert une porte qui donne sur le cimetière au lieu du bd Ouled Ziane ».

Entre-temps, d’autres familles sont venues squatter le même cimetière où l’on n’enterre plus, mais l’on case volontiers les vivants ! Officiellement, quelque 80 personnes sont recensées dans ce qui est officiellement un lieu d’enterrements. « Jusqu’aux années 80, nous étions une dizaine de familles. Aujourd’hui, nous sommes exactement 16 baraques et autant de familles dans ce bidonville connu par le mokaddem, le cheikh et le caïd », témoigne Aziz K. la trentaine, porte-parole des familles résidant au cimetière. D’ailleurs, poursuit-il comme s’il évoquait une prouesse, « nous avons même été raccordés au réseau d’eau et d’électricité de la Lydec et l’on s’acquitte mensuellement de la redevance ».

Le comble, c’est que ces bidonvillois peu ordinaires disposent de cartes d’identité nationale (CIN) avec comme adresse : « Ancien cimetière ». ême le carnet de l’état civil et des certificats de résidence mentionnent dans la case adresse : « cimetière ». Ils relèvent de l’arrondissement 42 sis à Hay El Mohammadi, préfecture Aïn Sebaâ.

Contacté par L’Economiste, le caïd de l’arrondissement 42 est resté injoignable, mais le responsable de son secrétariat, Abdelfettah Ajouli, a confirmé qu’il existe bel et bien des gens qui habitent le cimetière. « Ils sont tous recensés », confirme-t-il. Quant à l’éventualité de leur relogement, Ajouli dit que cette question ne relève pas de sa compétence et qu’il faut plutôt la poser au caïd de l’arrondissement. « Nous sommes connus des autorités et recensés, on vote et nos enfants vont à l’école. Nous avons même des lycéens et universitaires parmi nous », s’enorgueillit une mère dont deux filles sont inscrites à la faculté de Ben M’Sick. Mais la plupart des jeunes en âge de travailler sont au chômage, ils rasent les murs du cimetière, témoigne Aziz.

Le problème n’est pas la scolarité ou les études poussées, soulève Aziz K. qui fait allusion au délit d’adresse : « Qui est cet employeur qui voudra d’une nouvelle recrue dont le lieu de résidence est un cimetière ? » s’interroge-t-il. Quand bien même l’employeur est de bonne volonté ou aurait une dose de bonne foi, ce sera de mauvais augure pour le travail, renchérit-il, l’air sarcastique.

« Pour nous, la mort ne veut plus dire grand-chose. Le paysage funèbre fait partie de notre quotidien », font remarquer des femmes sur place. Mais le soir, tout le monde a peur de sortir dehors au milieu des tombes. Les proches des bidonvillois qui viennent leur rendre visite le font surtout le jour. « C’est connu, personne n’ose passer la nuit chez nous. Ils repartent tous avant le coucher du soleil. On s’y est habitué », confie Aziz, le sourire en coin.

Il n’y a pas que les visiteurs qui ont peur de s’aventurer le soir dans l’enceinte du cimetière. Même les policiers n’osent pas s’aventurer la nuit au milieu des sépultures. Ce qui explique les vols, viols et agressions de tous genres, souligne-t-on. Le soir, la zone est très dangereuse. « Des voyous qui violent et agressent viennent trouver refuge dans le cimetière. Aucun policier ne peut courir le risque d’y accéder », témoigne Jalil Fatheddine, 40 ans, résident au cimetière.

Selon ce quadragénaire sans emploi, « des vagabonds, homosexuels, soulards, voleurs, prostitués… se cachent dans un fossé sans être inquiétés ». Une zone de non loi. « Souvent, nous sommes obligés d’intervenir in extremis pour éviter le pire », renchérit-il.

Il y a aussi le découpage qui fait que le cimetière relève de deux zones administratives différentes, Al Fida et Hay Mohammadi-Aïn Sebaâ, fait remarquer un résident du bidonville. Ce qui rend souvent difficiles les interventions de la police eu égard aux frontières floues entre les deux territoires.

Mais il n’y a pas que l’insécurité. Les lieux sont infestés de mauvaises herbes, de rats, taupes, chats et chiens enragés. En juillet dernier, un chiffonnier sexagénaire dénommé Mohamed El Goumri qui habite le cimetière a été mordu par un chien enragé.

40 jours plus tard, il décède à l’hôpital My Youssef, raconte la famille du défunt qui vit encore sur place. Mais cette famille n’a pas eu droit à un certificat de résidence ni à des cartes d’identité (voir encadré).
Par ailleurs, ce qui dérange le plus les sinistrés du cimetière oublié, ce sont les charlatans qui s’y rendent pratiquement tous les jours : généralement des femmes, des voyantes et des sorciers qui viennent jeter des sorts et creuser des trous dans les tombes. « Nous trouvons souvent des sacs en plastique noirs enterrés avec des cadenas, des photos de couples collées les unes aux autres, ou encore amulettes et gris-gris de tous genres », confie-t-on sur place. Entre sépultures et sorcellerie, âmes sensibles s’abstenir !

Famille de « seconde zone »

Dans le même cimetière, vit une autre famille mais isolée dans une cabane de deux pièces. C’est la famille El Goumry qui vient de perdre le chef du « foyer » mordu par un chien enragé il y a 5 mois. Les Goumry, eux, n’ont pas eu droit à la carte d’identité, encore moins au certificat de résidence. Et pour cause, ils étaient les derniers à squatter le cimetière dans les années 90 et sont toujours en litige avec l’autorité locale. Les voisins racontent que Mohamed El Goumry a défié les agents d’autorité. Il avait hissé le drapeau et placardé la photo de Hassan II en criant « Vive le Roi » face aux agents qui voulaient déloger sa famille manu militari. Ce qui a, dit-on, dissuadé l’autorité de poursuivre sa mission.

Mais cela n’a pas résolu pour autant le problème de cette famille. Aujourd’hui, le fils d’El Goumry, chiffonnier de son état, est marié et a un enfant. Mais aucun document légal ne prouve qu’il est marié encore moins que le bébé de 2 ans est son fils. Et pour cause, « les autorités refusent de nous délivrer une carte d’identité. Mon mari n’a jamais pu avoir sa carte nationale. Du coup, l’on ne peut avoir un acte de mariage. On est uni seulement par la Fatiha », s’insurge la jeune épouse, la vingtaine.

Pire encore, la commune a refusé de donner au bébé le nom de son père, renchérit la jeune maman. On nous a imposé le nom de Mawhoub, alors que le nom de son père est El Goumry.

Couleuvre

A la veille des élections, municipales ou législatives, les habitants du cimetière disent recevoir de la visite des candidats, tous partis confondus, et avec toute sorte de promesses. « Ils nous promettent tous de nous reloger, mais une fois élus, on ne les revoit plus ». Les dernières promesses, se rappelle Aziz K., nous ont fait miroiter du logement social dans le quartier Milan. Mais on s’est vite rendu compte que ce n’était rien que des promesses, se résigne-t-il. Aujourd’hui, il est difficile de leur faire avaler la même couleuvre.

L’Economiste - Amin Rboub

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