Derb Ghallef, un marché pas si informel

- 12h37 - Maroc - Ecrit par : L.A

Le cliché est bien ancré : Derb Ghallef est l’antre de l’informel. Pourtant, la réalité semble bien différente. Le souk casablancais est un véritable carrefour où se croisent les circuits formels et informels. Clientèle et fournisseurs sont souvent issus de circuits de distribution structurés, les paiements sont parfois adossés au système bancaire et la moitié (au moins) des commerçants sont même connus du fisc, puisqu’ils s’acquittent de la patente. Autant de frontières floues entre l’économie formelle et informelle que pointe une étude socio-économique, à paraître sur la revue Economia. Bonnes feuilles résumées.

Aux origines de la Joutia

Derb Ghallef, l’originel, est situé à près d’un kilomètre du lieu de la Joutia actuelle. C’est un espace sur une largeur de trois ruelles, réservé dès les années 20 à un marché, la Souika. En 1959, un incendie réduit ce souk en cendres, obligeant les commerçants à s’installer sur l’ancienne route de Bouskoura. Les commerces de cette “nouvelle” Joutia vont alors se multiplier et se diversifier progressivement. Le nombre de commerçants va aller en se décuplant jusqu’en 1982 où un nouvel incendie ravage ce marché. Quelques mois auparavant, une enquête a répertorié officieusement les marchands, commerçants et artisans de la Joutia, selon la taille des espaces, l’activité et un ensemble d’autres indicateurs.

Une cartographie globale est ainsi construite avec pour idée initiale de préparer un déménagement au souk de Hay Hassani. Le hic : il n’y a pas assez d’espace pour contenir cette population. On se rabat alors sur Derb Ghallef : le terrain actuel de la Joutia appartient à plus d’une cinquantaine d’héritiers dont la plupart vivent à l’étranger et se manifestent peu. Une solution illégale, mais les autorités de l’époque passent outre : “Le terrain était vide, il y avait seulement des figues et des plantes sauvages, parfois des agressions et des vols. Les responsables à la préfecture nous ont alors rassemblés pour nous donner des autorisations d’installation provisoire pour 8 ou dix ans”, se souvient ce sexagénaire, vendeur de meubles. Vingt-cinq ans plus tard, la Joutia est toujours sur ce même terrain.

Depuis, Derb Ghallef a beaucoup évolué. La Joutia d’avant 1982 et celle d’aujourd’hui ont des configurations différentes. Dans la première, il y avait quelque 700 locaux, aujourd’hui il y a 1387 personnes réparties entre la Joutia elle-même (938 commerces), le marché Salam, dit de Selk car entouré de barbelés (449) et les Ferrachas (128) qui étalent régulièrement leurs marchandises, bien connus par la commune. Sans oublier ceux qui gravitent autour de la Joutia en attendant un changement de statut.

La débrouillardise fait la notoriété

Marché de la débrouillardise par excellence, l’auto-emploi à Derb Ghallef peut se présenter sous des formes d’associations aussi diverses que complexes. Elles ne se basent pas uniquement sur un apport de capital, mais tiennent aussi compte de qualifications complémentaires. Dans les commerces d’informatique ou de téléphones portables, un réparateur peut ainsi s’associer à un commerçant moyennant un pourcentage sur les opérations réalisées. Dans d’autres cas, un associé/assistant peut avoir sa propre marchandise déposée dans le local du propriétaire, auquel il verse une commission sur les ventes. Pour la grille des salaires, le montant de la rémunération des gérants de magasin de téléphones portables peut atteindre 6000 DH. Les moins bien lotis de Derb Ghallef sont payés à la semaine. Des avantages en nature ou des primes sont parfois accordés : repas ou frais de transport. Dans l’alimentaire par exemple, le montant de la rémunération est de 1200 DH par mois, plus 10 DH chaque jour pour les repas.

Pourtant, les commerces de Derb Ghallef se caractérisent par la faiblesse du nombre d’emplois : les effectifs ne dépassent pas cinq personnes et la main d’œuvre familiale est prédominante. Selon le recensement réalisé par le Haut commissariat au plan, le nombre moyen d’emplois est de 2,3 personnes par unité. Les activités qui concentrent le plus de main d’œuvre sont la friperie (12%), la vente et la réparation d’appareils électroniques (10%), l’ameublement (10%) et les vêtements (9%).

Derb Ghallef s’est fait une réputation à part, par rapport aux autres souks. Certains marchands n’hésitent pas à le comparer aux grandes surfaces structurées. “Dans la Joutia, on trouve des produits de marque avec plus d’“options” et pour 50% moins cher par rapport à Marjane”, se vante ce vendeur de paraboles. Les avantages commerciaux que procure sa localisation font l’unanimité chez les commerçants. Mais son principal atout réside dans l’existence d’un espace d’informalité où les prix demeurent inférieurs à ceux pratiqués dans le circuit structuré. Cet argument est avancé par la grande majorité des opérateurs (électronique, informatique, prêt-à-porter de luxe) qui affirment que les prix sont de 15% inférieurs à ceux pratiqués dans le secteur formel. C’est aussi le cas dans l’alimentaire, où les prix des produits importés par les réseaux non officiels sont plus compétitifs que les produits locaux.

D’où viennent tous ces produits ?

Les réseaux d’approvisionnement de Derb Ghallef sont multiples. Les commerces d’appareils électroniques, informatiques, d’alimentaire et de pneumatiques cumulent à la fois des réseaux formels et informels. Les marchandises proviennent de grandes entreprises structurées, ou encore de grossistes de Garage Allal ou Derb Omar qui font leurs emplettes chez les importateurs de Chine et d’Europe. L’approvisionnement s’appuie aussi sur des réseaux de migrants. Parfois, ce sont même des fournisseurs individuels : “Les émigrés d’Allemagne, des Pays-Bas et de Belgique apportent beaucoup de PC, téléphones, PlayStation… Nous les connaissons, alors on fixe rendez-vous, on négocie et on conclut le marché”, raconte ce commerçant en informatique.

Les tenanciers sont néanmoins confrontés à des difficultés d’approvisionnement qui varient selon l’activité. Certains grossistes déclarent subir les contrôles douaniers, “allant jusqu’à perdre dans certains cas leur marchandise”. Pour faire face à ces entraves, certains contournent la réglementation. À titre d’exemple, les importateurs de vêtements enlèvent les étiquettes ou changent le nom des marques pour éviter le paiement des taxes. Pour faire face aux ruptures de stock et fidéliser la clientèle, les commerçants empruntent le produit chez leurs collègues, moyennant une partie de la marge bénéficiaire. Et face à l’insuffisance de liquidités, le crédit fournisseur fonctionne au maximum.

Les “facilités fournisseur-client” (talq) constituent une pratique très courante pour la quasi-totalité des activités de la Joutia. Le crédit est même accordé par des usines structurées qui entretiennent des relations avec certains commerces, comme le matériel informatique. Adapté au caractère instable des activités, souple au niveau des délais de remboursement, facile d’accès, le talq est largement sollicité par les commerçants. Il constitue une alternative à l’absence de recours au crédit bancaire. Mais ce système n’aurait guère été possible sans la force des relations personnelles, les critères de confiance et de moralité des bénéficiaires, dans une économie de proximité.

Une machine à cash

Le revenu des locataires de Derb Ghallef est un sujet sensible, surtout chez ceux qui opèrent dans les produits de contrebande. Il est difficile d’estimer correctement ce revenu en l’absence d’une comptabilité et les confusions entre caisse de l’entreprise et celle de la famille. Interrogé sur leurs revenus journaliers, les commerçants répondent en chœur : “C’est une question de ’arzaq’”. Néanmoins, la fourchette varie globalement entre 200 et 500 DH par jour… “Et des fois, rien”, le jure ce fripier. Pour les vendeurs de produits alimentaires, la marge se situe entre 200 et 300 DH par jour. Pour les vendeurs de chaussures, on estime le revenu mensuel à 5000 DH en période de forte activité.

Côté clientèle, les catégories sociales sont hétérogènes : la clientèle aisée et moyenne (pour le prêt-à-porter de luxe), les professions libérales structurées (avocats, médecins pour le matériel de bureau), les étudiants, mais également les catégories à faibles revenus. La demande intègre aussi des grossistes qui opèrent à l’extérieur de la Joutia : les commerces d’appareils électroniques, de produits informatiques et de téléphones portables s’adressent à des revendeurs basés aux quatre coins du pays. La clientèle peut aussi venir du secteur formel. “Toute personne ayant une ordonnance pour avoir des lunettes peut venir ici... On lui ramène la marque qu’elle veut, même d’Allemagne. Les opticiens diplômés viennent d’ailleurs s’approvisionner chez nous”, explique un vendeur en optique.

Le paiement s’effectue généralement au comptant et en espèces, notamment dans les activités à faible marge bénéficiaire (friperie). Mais pour faire face à la concurrence, l’usage de facilités de paiement contre un chèque de garantie est une pratique courante dans la plupart des activités (ameublement, luminaires…) disposant d’une assise financière. Ce qui signifie qu’il existe bel et bien des relations entre les systèmes financiers formel et informel.

Par ailleurs, l’absence de facture, favorisée par la dominance de la clientèle privée, est généralement la règle dans les transactions. Toutefois, il y a toujours moyen de trouver une facture en cas de vente aux entreprises : elle est directement délivrée par des fournisseurs, eux-mêmes issus du secteur formel, afin de pouvoir récupérer la TVA. Cette pratique est quasi générale dans des activités comme l’électronique et l’informatique.

Derb Ghallef, une zone franche ?

Selon le recensement du HCP, le nombre d’unités inscrites à la patente ne dépasse pas 51%. Appelé “le forfait”, cet impôt touche la majorité des locataires de la Joutia. Ceci se comprend aisément puisque son paiement est forcément lié à l’enregistrement et reste une condition de l’exercice de l’activité. Le montant de la patente, établi sur une base forfaitaire, est variable selon les activités. À titre d’exemple, les commerces de produits alimentaires s’acquittent de 1000 DH annuels de patente, le commerce de jouets de 500 DH et les commerces d’accessoires de voiture de 1200 DH.

L’inscription au registre de commerce touche moins d’unités que la patente, mais la plupart des activités (électronique, informatique, téléphonie, accessoires de voiture, meubles et ameublement de bureau, luminaires, vêtements de luxe, groupes électrogènes, friperie) y sont enregistrés et n’échappent pas au contrôle de l’État. Certaines de ces activités évolutives s’acquittent même de l’IGR, une réglementation rarement respectée dans la Joutia. En revanche, aucune activité ne s’acquitte de la TVA. Il en est de même des taxes locales qui, autrefois respectées, ne le sont plus par certains. “On payait 2 DH/jour puis 60 DH/mois, mais maintenant, le souk entier ne paie plus”, raconte ce fripier.

En observant en partie la réglementation fiscale, Derb Ghallef ne fonctionne donc pas complètement en marge de la légalité. Certains impôts sont respectés, d’autres le sont moins ou pas du tout, mais la majorité des tenanciers est connue des pouvoirs publics. Ses activités n’échappent donc pas totalement au contrôle des services étatiques.

Etude : L’informel à la loupe

Réalisée en partenariat avec la CGEM, cette étude sur Derb Ghallef est la première analyse sérieuse réalisée jusque-là au sujet de ce gigantesque marché qui symbolise l’informel. Un pan de l’économie qui contribue (selon le seul chiffre officiel datant de 2000) pour 39% de l’emploi non agricole. La qualité des chercheurs qui ont mené cette étude est une caution supplémentaire à sa pertinence. Jamal Khalil est un sociologue connu et reconnu pour ses travaux sur Casablanca, et Rajaa Mejjati Alami est une économiste spécialiste de l’informel. “Cette étude a pour objectif de fournir les informations sur les modes d’organisation du marché dans son ensemble, mais aussi des métiers et de leurs acteurs, pris individuellement”, expliquent les deux chercheurs. Pour mener à bien ce travail, une enquête de terrain a été réalisée auprès d’une vingtaine d’opérateurs, interviewés sur une période de six semaines. Les chercheurs ont aussi déterré des chiffres regroupés par la délégation de Casablanca du Haut commissariat au plan, qui sont restés depuis 2006 dans ses tiroirs (sans jamais être rendus publics). Ce travail monumental sera publié sur une trentaine de pages dans le prochain numéro de la revue Economia (à paraître le 16 février), éditée par le Centre d’études sociales économiques et

Source : TelQuel

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