France : les Marocaines entre deux lois

- 07h16 - France - Ecrit par :

Selon une convention bilatérale, la Moudawana s’applique pour les Marocains de l’Hexagone. Au grand dam de beaucoup de Marocaines.

Comme dans le Royaume, la réforme est un espoir. Mais elle se fait attendre. C’est avec un réel engouement que la France a salué l’an dernier le vent de modernisme qu’est la réforme de la Moudawana. Paradoxalement (ou pas), c’est au même moment que le livre-témoignage d’une jeune Marocaine mettait en lumière le sort de ces femmes vivant sur le sol français, pourtant victimes des aspects les plus rétrogrades de l’ancien statut personnel marocain. Cas multiformes de répudiation, jeunes filles mariées de force, enfants nés de mariages mixtes déplacés unilatéralement de France au Maroc : les associations de défense des droits des femmes de même que le Haut Conseil à l’Intégration (HCI) disent combien sont devenus visibles des problèmes longtemps confinés à la sphère privée. Ils étaient, il faut le dire, bien gardés par un imbroglio juridico-social peu connu, encore moins compris. Pour quelque 500.000 ressortissants marocains de France, ainsi que pour les binationaux, une convention dite du 10 août 1981 signée entre les deux pays prévoit la prééminence du droit marocain sur le droit français en matière de statut personnel et de coopération judiciaire.

La loi marocaine d’abord

Comme l’explique Nouzha Sqali, de l’Association démocratique des femmes marocaines (ADFM), « un décalage criant existait entre la loi du pays d’accueil et celle marocaine, notamment en termes de droit de la famille. Parfois, un divorce entériné en France ne l’était pas au Maroc, amenant certaines femmes à être dénoncées pour polyandrie ; d’autres étaient renvoyées au pays si elles ne filaient pas droit avec leur père, leur mari ». Depuis un an, l’Association des femmes franco-marocaines pour l’accès aux droits et à la citoyenneté (AFFMADC) œuvre à Paris pour permettre aux intéressées d’être « actrices de leur changement ». Laïque et indépendante, l’AFFMADC est née à la veille du discours royal sur la réforme de la Moudawana pour « accompagner ces femmes dans leur démarche d’intégration, les guider dans ce qui ressemble fort à un vide juridique, du moins une grande confusion », commente la sociologue Hakima Laâla-Hafdane, présidente de l’association. « Une forme d’absurdité aussi, lorsqu’il s’agit pour des jeunes filles issues de la troisième génération de faire le voyage » au pays « pour régler les litiges alors qu’elles ont toujours vécu en France ». Dans le cas du divorce notamment, la convention vient contrecarrer le code civil selon lequel la loi française s’applique dès lors que les époux vivent sur le sol français (art. 310). Dernièrement, un cas de répudiation a été refusé pour contradiction avec la Convention européenne des droits de l’Homme. Face à ces abus, de nombreux observateurs se rassurent : ainsi rafraîchie dans un sens plus progressiste, la nouvelle Moudawana ne présenterait plus que des différences symboliques avec son équivalent français, le Code civil. Autrement dit, la réforme vient à point nommé, quelques mois après que l’ancien ministre de l’Intérieur français, Nicolas Sarkozy, visait à la supprimer, non sans provoquer certains remous côté marocain.

La Moudawana méconnue

Encore faut-il qu’elle soit comprise et efficacement appliquée. « Parce que l’exception culturelle ne doit pas porter atteinte aux droits humains », répète Nouzha Sqali. « En France comme au Maroc, la réforme sera efficace une fois les femmes informées de leurs droits. Plusieurs nouveautés sont inconnues des juristes français comme la transformation du khol, le rachat dans le droit coranique, en procédure de désunion, ou le divorce d’un commun accord, qui impliquent un égalitarisme inédit dans la séparation ». Comme l’explique Fatna Sarhane, professeur de droit à la faculté de Casablanca, la diffusion du nouveau Code de la famille est très insuffisante. « Les magistrats et avocats français ne sont pas formés, ce n’est pas seulement au HCI de se manifester, mais az aussi au ministère de la Justice », insiste celle qui s’apprête à angler son cours de droit maghrébin de Nanterre sur la réforme marocaine. Un an après, cette méconnaissance est presque paradoxale quand les types de malaise rencontrés par les Franco-Marocaines ont sans aucun doute contribué à faire pression sur les pouvoirs publics lors des débats de la commission pour la réforme. Mais son impact en France reste, pour l’heure, très difficile à évaluer, reconnaît Hakima Laâla Hafdane. « Des réponses concluantes sont à venir. En dépit des promesses que porte le nouveau Code, les femmes que nous accueillons à l’association refusent le plus souvent de témoigner individuellement par peur des représailles nous travaillons par groupes et sommes tout juste en train de cumuler les témoignages ».

Une histoire de mentalités ?

Il est difficile de savoir si le fait d’habiter en France, puisqu’il s’agit avant tout d’un travail des mentalités, représente un facteur favorable à l’imprégnation du nouveau Code. Femmes plus rebelles et conscientes de leurs droits, ou au contraire plus vulnérables ? Pour Nouzha Sqali, « la communauté marocaine à l’étranger peut être un terrain fertile aux résistances intégristes, l’éloignement ayant tendance à renforcer le resserrement sur la tradition, surtout de la part des hommes », même si rien n’est systématique. « Mais la France a aussi besoin de clarifier son champ idéologique : l’application de la nouvelle Moudawana ne peut que souffrir de la polémique sur le voile ». Et, au-delà de l’exportation de la nouvelle Moudawana sur le perron des Marocaines de France, une question traditionnelle se pose : celle de l’intégration d’une communauté dans son ensemble. Une chose est sûre pour femmes et hommes réunis : seul un environnement social plus serein peut permettre une imprégnation sans heurts d’un Code qui se rapproche sensiblement de la loi du pays d’accueil. « Quel que soit son contenu, conclut Nouzha Sqali, c’est un faux débat que de voir ce type de convention bilatérale comme un frein ou un facteur d’intégration des communautés immigrées : celle-ci ne peut dépendre que d’une stratégie intégrée, mêlant déghéttoïsation, scolarisation et reconnaissance culturelle, qui sont les vraies conditions de la citoyenneté ».

Le Journal Hebdomadaire

  • La France déterminée à soutenir les réformes du Maroc

    Le constat est amer : la condition des femmes maghrébines issues de l'immigration vivant en France a régressé. Associations civiles et politiques sont unanimes. Mauvaise situation économique, marginalisation, soumission à des lois familiales non conformes à celles des pays d'accueil.

  • Le Code de la famille expliqué aux Marocaines en Belgique

    Le ministère belge de l'Egalité des Chances a organisé mardi à Bruxelles un colloque qui s'articule autour de la réforme de la Moudawanna. Des personnalités marocaines, dont l'ancien secrétaire d'Etat, Mohamed Said Saadi, ont pris part à cette rencontre qui s'est proposée de faire le point sur l'avancée vers l'égalité et l'équité apportées par la réforme du Code de la famille et l'application du nouveau Code belge de Droit international privé au statut des femmes marocaines en Belgique.

  • Code de la famille : une révolution à venir pour les Marocaines des deux rives

    Le nouveau code de la famille marocain représente une vraie révolution pour les femmes marocaines des deux rives de la Méditerranée, mais son application devrait prendre du temps, selon les participants d'un colloque franco-marocain qui se tient mercredi et jeudi à Rabat.

  • La Moudawana tarde à s'imposer

    Adopté il y a un an, le code marocain de la famille qui a réformé en profondeur le droit des femmes fait face à des difficultés de mise en œuvre, des associations féminines dénonçant notamment le "conservatisme" des juges.

  • Moudawana : vers la fin de la polygamie ?

    Le nouveau code marocain de la famille s'est traduit, un an après son adoption, par un recul de 10% des nouveaux cas de polygamie, a annoncé le ministre marocain de la Justice, dans des propos rapportés mardi.

  • Un an après la 'moudawana' demeure peu appliquée

    Depuis un an, la femme marocaine peut choisir librement son époux, sans avoir besoin de l'autorisation d'un tuteur, qu'il soit père ou grand frère. L'âge légal du mariage pour les filles a été aligné sur celui des garçons, c'est-à-dire 18 ans, au lieu de 15. Les droits de la femme mariée ont également changé. Le code de la famille nouvelle version reconnaît la responsabilité partagée du père et de la mère au sein de la famille. Il est désormais possible d'établir un contrat de partage des biens acquis pendant le mariage. Surtout, la femme marocaine a obtenu le droit de demander le divorce sans perdre la garde de ses enfants ou être de facto expulsée du domicile conjugal.

  • Le Haut conseil à l'intégration pour le respect des droits des femmes immigrées

    Le Haut conseil à l'Intégration, dans un avis remis mercredi au Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, a demandé au gouvernement de prendre des mesures pour que soient respectés les droits civils des femmes immigrées, y compris en dénonçant des conventions bilatérales qui leur sont défavorables.

  • Le « statut personnel » marocain dans le collimateur de Sarkozy

    Le ministre de l'Intérieur a récemment laissé entendre que la France pourrait remettre en cause la convention franco-marocaine permettant d'appliquer le « statut personnel », le code civil inspiré du droit musulman, aux Marocains vivant en France.

  • Moudawana : un espoir pour les femmes des quartiers français

    Le 10 octobre, lors d'une visite de Jacques Chirac au Maroc, le roi Mohammed VI a annoncé son intention de modifier le code de la famille et d'accorder davantage de liberté aux femmes musulmanes. Pour Jamila Bahij, la présidente de l'association mantaise Femmes 2000, cette réforme constitue un espoir pour toutes les femmes des quartiers.

  • Les Marocaines pourront transmettre leur nationalité aux enfants

    Il sera désormais bientôt possible pour les femmes marocaines de transmettre leur nationalité à leurs enfants, ce qui leur était jusqu'à présent interdit, sauf dans le cas où le père de l'enfant était « inconnu ».