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Marocains : l’enfer libyen

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24 mars 2006 - 15h36 - Marocains du monde

De retour au Maroc, les jeunes Marocains emprisonnés en Libye pour avoir essayé de passer en Italie racontent leur calvaire. D’autres familles sont en attente de nouvelles de leurs enfants.

Silence des autorités, familles désemparées, le calvaire des détenus marocains dans les prisons libyennes est un scandale. L’AFVIC (Association des familles et amis des victimes de l’émigration clandestine) parle de 2000 prisonniers qui croupissent dans différentes prisons de la Jamahiriya pour avoir essayé de passer en Italie. Et depuis que l’Association a rendu public un numéro de téléphone spécial à l’attention des familles des disparus marocains en terres libyennes, les appels n’arrêtent pas. Et puis, il y a aussi ces témoignages de Libyens rescapés des geôles qui racontent toute l’horreur de leur séjour. Un séjour fait d’intimidations, de tortures et de privations auxquelles s’ajoute la souffrance des familles privées de tout contact avec les leurs. Mokhtar, 22 ans, parvient difficilement à trouver les mots pour décrire ces deux mois passés dans la prison (centre de rétention pour les officiels marocains) El Fellah de Tripoli. « Je suis parti au cours du mois de Ramadan 2005 à Tripoli. Au départ, je me suis installé dans l’hôtel Tarablus où j’ai rencontré celui qu’on surnommait El Haj, le responsable de la traversée vers l’Italie. Je lui ai donné la somme de 1500 euros. J’ai emprunté, sur ses instructions, un taxi en direction du port de Zouara », raconte le jeune khouribgui. Il n’y arrivera jamais.

Apocalypse Now

Le taxi est intercepté en route par une patrouille de police. Mokhtar et trois autres Marocains seront ainsi arrêtés et écroués dans le commissariat de la ville de Zouara. « On a passé quatre jours dans cet endroit. Insultes, coups de poing et de gourdin, les gardes nous ont tout simplement torturés. Il y avait des Marocains, mais aussi des Tunisiens et beaucoup de Subsahariens », se souvient Mokhtar. Après ces dures journées passées dans cet endroit nommé ironiquement « l’orphelinat », Mokhtar est transféré à la prison de Tripoli. Avec le même lot d’intimidation. « Nous étions près de 260 Marocains dans cette prison. Il nous était interdit qu’à deux repas par jour, principalement des macaronis. Il leur arrivait de nous réveiller à deux heures du matin pour nous compter. Une torture de plus. Il nous était interdit de parler de nos droits ou d’exiger la présence d’un agent consulaire. Si on s’évertuait à faire des revendications, on était immédiatement roué de coups », se lamente-t-il. Cinq jours après l’arrestation de Mokhtar, sa famille lui réserve déjà son billet de retour et le téléfaxe à l’ambassade du Maroc en Libye. Il attendra un mois et demi pour pouvoir retourner au pays. « J’ai rencontré un employé de l’ambassade du Maroc à deux reprises. Je lui rappelais à chaque fois que ma famille a déjà faxé le ticket de retour. En vain », soupire-t-il. A aucun moment, Mokhtar n’a été traduit devant une quelconque juridiction. Et à ce jour, son passeport lui est toujours confisqué.

Roué de coups

Le cas de Mustapha est encore plus éloquent. Ce jeune mécanicien de 25 ans, originaire de la ville de Khouribga, a vu son voyage prendre fin à l’aéroport de Tripoli. « Dès qu’on a vu mon passeport, les policiers m’ont arrêté. Ils m’ont accusé de vouloir émigrer clandestinement alors qu’ils n’avaient aucune preuve. Quand j’ai protesté, on m’a roué de coups », se souvient-il. Selon Mustapha, cette scène a eu lieu dans un bureau de l’aéroport. Il a été malmené par ces agents de l’autorité parce qu’il a exigé son droit de revenir au pays, puisqu’on lui refusait l’accès au territoire libyen. « Nous étions seize Marocains à être pris dans l’étau des policiers de l’aéroport. Ils nous insultaient, nous frappaient. Ils nous ont confisqué notre argent. Ils m’ont volé tous ce que j’avais, 2500 euros », raconte-t-il. La nuit, les captifs ont été transportés vers un autre endroit, « le service des passeports ». « Là, les policiers nous ont fouillés minutieusement. Et si par malheur, un prisonnier protestait, il était systématiquement tabassé », ajoute-t-il tristement. Le lendemain, Mustapha et les autres rejoignent le gros du contingent des détenus à la prison El Fellah. Il y passe plus de deux semaines, avec son lot de brutalité quotidienne. Avant de partir, un agent lui ramène 290 euros. Il ne verra pas le reste de son argent, soit 2210 euros. « J’ai donné 250 euros à l’agent consulaire qui m’a acheté le billet de retour. Nos droits étaient bafoués, mais nous n’avions qu’une idée en tête, sortir indemnes de ce cauchemar », conclut-il, dépité.

Des disparus

Selon les témoignages des rescapés, les détenus marocains croupissent dans des conditions encore plus dramatiques, dans les autres prisons libyennes, à Mesrata, Zliten, Dafniya ou Jmil. Les prisonniers n’ont aucun moyen d’entrer en contact avec leurs familles. Mme Chaïbia Idrissi n’a plus de nouvelles de son fils Abdelilah, et ce depuis le 2 juin 2003. Une semaine plus tôt, Abdelilah, à l’époque 25 ans, tente l’expérience libyenne à la recherche d’un boulot. « Pendant les premiers jours, il n’arrêtait pas de me téléphoner. Puis, plus rien », se souvient El Hajja, les larmes aux yeux. Commence alors pour cette mère, une quête qui ne trouve à ce jour aucun dénouement. Elle contacte le ministère des affaires étrangères, harcèle le consulat du Maroc en Libye et la représentation libyenne à Rabat. En vain. « Tout le monde me dit que mon fils est mort. Moi, je n’y crois pas. Ni le Maroc, ni la Libye, ne m’ont donné la preuve de son décès. Moi, je crois qu’il est dans une des prisons libyennes », crie cette mère meurtrie. Et elle a toutes les raisons d’y croire puisque les témoignages des « revenants » parlent de détenus qui sont dans les prisons libyennes depuis plusieurs mois, voire plusieurs années. « La semaine dernière, un témoin a identifié dans un centre de détention, un disparu originaire de la ville d’El Gara. Sa famille, qui n’a plus eu de nouvelles de son enfant depuis des mois, avait décidé de faire son deuil », rapporte M. Khalid Jemmah, président de l’AFVIC. Mais pourquoi ce pays est-il devenu récemment un territoire de transit vers l’Italie ? « C’est simple.

Depuis l’installation de nouveaux radars sur les côtes marocaines et l’intensification des patrouilles, réussir le passage vers l’Espagne dans une patera est devenu mission impossible. D’où l’attrait de cette nouvelle destination. Il y a aussi le fait que les mafias de l’émigration libyenne utilisent des chalutiers. Ce qui représente moins de risques que la petite barque de fortune », explique Paco, membre de l’AFVIC. Tout commence par un recruteur qui indique au candidat au « hrig », le nom et le numéro de téléphone du « harrag » (passeur).

Libya Connection

Des recruteurs que l’on retrouve dans toutes les villes du pays, avec une concentration particulière dans « le triangle de la mort » (Khouribga, Béni Mellal et Kelaât Sraghna). Le voyage se fait le plus légalement du monde, par avion. Sur place, le candidat entre en contact avec l’intermédiaire censé organiser la traversée vers l’île italienne de Lampedusa. Le prix varie entre 20.000 et 50.000 Dhs. Selon des témoignages rassemblés par l’AFVIC, ces opérations réussissaient par le passé. Mais, à partir de début 2003, les choses vont changer radicalement. La Libye va signer avec l’Italie un accord de coopération dans la lutte contre l’émigration clandestine. En plus des patrouilles communes, les autorités libyennes arrêtent désormais toute personne qui ne possède pas de permis de séjour. Ce changement de stratégie sera renforcé après le naufrage d’un bateau transportant quelque 200 clandestins partis du port de Zouara, non loin de la frontière avec la Tunisie. Parmi les centaines de disparus que leurs familles croient morts, plusieurs seraient dans des centres de détention. Une action de la part des autorités marocaines est impérative pour élucider le sort de ces Marocains et rendre le sourire à leurs familles.

Hicham Houdaïfa - Le Journal hebdo

Mots clés: Immigration clandestine , Libye , Torture

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