Des Marocains au Québec plongés dans la précarité
Une étude de l’Université Laval révèle les conditions de travail difficiles des migrants temporaires, par eux des Marocains, qui exercent comme préposés aux bénéficiaires dans le réseau de la santé québécois. Non seulement leur emploi nuit à leur propre santé, mais ils peinent également à se faire soigner.
Les migrants temporaires préposés aux bénéficiaires (PAB), nombreux dans le réseau de la santé québécois, vivent un paradoxe selon Shelley-Rose Hyppolite, professeure et médecin-conseil à la Direction de la santé publique au CIUSSS de la Capitale-Nationale et coauteure principale de l’étude avec Léonel Philibert. « Dès qu’ils arrivent ici, on les plonge dans des conditions de travail précaires avec des abus et des conséquences sur leur santé, et plusieurs font face à de gros problèmes lorsqu’ils veulent avoir des soins », explique-t-elle. L’étude menée au Québec durant la pandémie de Covid-19, intitulée « Entre louanges et abus. Les personnes préposées aux bénéficiaires migrantes temporaires », révèle que sur 13 personnes interrogées, 3 n’avaient aucune couverture médicale. D’autres devaient payer leurs frais médicaux avant d’être remboursés par leur assurance privée.
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Shelley-Rose Hyppolite, qui était sur le terrain durant la pandémie, a constaté la grande vulnérabilité de ces travailleurs temporaires. « On faisait des enquêtes sur les éclosions dans les résidences pour aînés et ça sautait aux yeux. Parmi les personnes qui contractaient la COVID-19, les préposés étaient surreprésentés et une grande partie étaient des personnes immigrantes », raconte-t-elle. Selon les chiffres les plus récents de 2016, les personnes immigrantes représentent plus de 25 % des PAB en emploi. Ces PAB recrutés à l’étranger, notamment au Maroc, souvent détenteurs d’un permis de travail fermé qui ne leur permet pas de changer facilement d’employeur, sont les plus susceptibles de subir des abus physiques et psychologiques. « Elles habitent souvent à côté de la résidence et ce sont elles qui sont toujours appelées en renfort dès qu’un employé est absent. Ce sont elles qui font les doubles quarts de travail et qui ont la responsabilité de plusieurs patients alors qu’elles sont seules. C’est lourd », explique la professeure, ajoutant qu’elles doivent aussi essuyer des remarques racistes.
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Plusieurs migrants se sont sentis floués à leur arrivée : un logement plus cher que prévu qui devait être gratuit, un « cadeau » en argent à verser à l’agence de recrutement, ou une promesse d’études qui s’évanouit à cause des restrictions du permis de travail. Même ceux avec un permis ouvert vivent dans la peur constante d’être congédiés. « Et si elles perdent leur emploi, ça veut dire [aucun] revenu pendant un certain temps, et elles craignent que cela ne nuise à leur chance d’obtenir une résidence permanente », souligne Shelley-Rose Hyppolite. Les personnes interrogées avec un permis ouvert ont indiqué n’avoir pratiquement pas droit à des congés, certains craignant d’être renvoyés s’ils en prenaient. La pandémie a aggravé leur situation. Plusieurs ont quitté leur emploi dans leur pays d’origine et se sont endettés en attendant leur arrivée retardée au Québec. « Ils ont été plusieurs mois sans travail. Certaines exigences d’embauche avaient changé et ils devaient avoir un niveau de français encore plus élevé. Ça a fait que plusieurs se sont appauvris économiquement. »
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La médecin-conseil s’est étonnée de l’intensité du recrutement à l’étranger, sans considération pour les systèmes de santé des pays d’origine. « On manque de personnel ici, alors la solution facile, c’est d’aller chercher des gens ailleurs en leur promettant un meilleur salaire, sans se soucier des conséquences sur [leurs] systèmes de santé et même sur la santé mondiale », note la professeure. « C’est choquant. Ce n’est pas éthique de faire ça. » L’étude révèle également que plusieurs personnes ont éprouvé des symptômes de dépression. « Certains, dont la santé mentale a été fragilisée, ont quitté le réseau de la santé », relève Shelley-Rose Hyppolite. Dans leur conclusion, les auteurs appellent à davantage de recherches sur ces conditions d’emploi et plaident pour valoriser le travail de ces personnes venues en renfort. « Au Québec, on ne peut pas fermer les yeux. Ce sont eux qui s’occupent de nous. »
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Cette situation soulève des questions sur les politiques d’immigration du gouvernement Legault, qui a choisi de baisser les permis permanents au profit des permis temporaires. Des analystes soulignent le paradoxe : autant de travailleurs entrent pour aider, mais on leur refuse des droits. Un rapporteur de l’ONU a même qualifié les contrats fermés d’« esclavage moderne » par deux fois. Certains appellent à améliorer les conditions de travail et à transformer tous les contrats fermés en contrats ouverts, tandis que d’autres s’interrogent sur la qualité de l’évaluation des besoins de main-d’œuvre et des capacités d’accueil du Québec. Le débat reste entier, mais une chose est claire : les conditions ne sont pas réunies pour une égalité de chances à tous.