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La poésie amazighe : échange et symbolique dans les chants de mariage

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20 décembre 2003 - 23h01 - Culture

On a longtemps tergiversé sur la définition de la poésie et on peut recourir à une proposition de M.HEIDEGGER qui s’était interrogé sur le sens que le mot poésie avait chez les anciens grecs qui trouvaient en celle-ci la production du vrai dans le beau. On pourra donc retenir la définition suivante : la poésie est un art du langage.

Dès lors une question se pose et s’impose : qu’est-ce qui pousse les imazighens à cultiver cet art dans toutes les manifestations culturelles ? Nous renvoyant à l’art du langage, l’esthétique, à elle seule, ne saurait être une réponse suffisante à cette question. Nous avançons deux raisons : la symbolique et l’activité socioculturelle. Générées par les rencontres entre tribus, lieu socialisé et sacralisé, ces dernières peuvent être à notre avis le lien de cette poésie.

Pour ce faire nous faisons notre cette citation de LAOUST définissant ce qu’est un poète amazighe : « Être poète, chez les berbères, sauf en quelques régions, n’est pas encore un métier. C’est une forme de l’activité sociale, à laquelle tous, ou presque tous, peuvent et doivent se livrer en certaines circonstances.

La poésie est l’apanage de tous ; aussi, nulle part elle n’est, jusque dans la forme, l’expression aussi exacte des sentiments populaires. Mais, inversement, quel que soit son caractère, cette poésie toute spontanée ne peut que dépendre étroitement des circonstances, et celles-ci font presque toute sa valeur ». A partir de là, nous dirons que la poésie amazighe est une manifestation symbolique qui lie l’homme, la langue et la culture.

En partant de cette symbiose, je voudrai esquisser quelques remarques sur la poésie amazighe et plus particulièrement les chants de mariage. Le mariage comme moyen de communication « intra tribal » et le mariage comme moyen de communication « intertribal ».

Tout d’abord, le mariage est un moyen de communication entre les deux familles, chacune représentant des futurs mariés. Cela débute par des préliminaires tels que le choix de la mariée, la demande en mariage, les préparatifs, etc. Vient ensuite, l’envoi du trousseau pour la mariée, la présentation publique du trousseau, la mise en selle de la mariée pour regagner la maison de la belle famille et la journée de la fête à proprement parler qui se déroule chez le futur mari. Toutes ces festivités sont narrées par un ensemble de chants qui rendent compte aussi bien des aspects intrinsèques à la cérémonie que de phénomènes d’ordre symbolique et culturel.

Cela dit, la communication au moyen des chants apparaît à travers l’ensemble des comportements qui transcendent la tribu. En effet, le mariage n’est que l’expression qui rend compte d’un événement sociétal et culturel empreint d’une multitude de significations car les chants sont un moyen de communication hautement symbolique exprimant un imaginaire communautaire et culturel. Partant de ce caractère collectif, il faut souligner que les deux mariés ne manifestent jamais leur volonté d’union.

La passivité est une sorte de soumission aux exigences de la Tradition bien ancrée dans la société amazighe qui impose aux époux, quelque soit leur âge et leur rang social, de brimer ce désir d’extériorisation de la joie ressentie à l’égard de l’union. N’oublions surtout pas que le mariage implique, pour l’épouse, l’abandon de son foyer familial, et pour l’époux, l’endossement incontournable de responsabilités nouvelles. En effet, les deux époux n’apparaissent jamais comme corps social jouissant d’une liberté totale mais plutôt comme entité faisant partie d’un groupe social au sein duquel ils doivent évoluer en respectant ses règles.

Autrement dit, c’est le groupe qui est le sujet et non l’individu. Cela rejoint le fonctionnement même de tout système tribal qui fait que l’homme aussi bien que la femme ne sont jamais des sujets spécifiques d’un corps social mais plutôt comme une entité appartenant au groupe qui est le sujet par excellence. Notons que le père est souvent celui qui intervient dans le choix de la famille, la tribu, ou du groupe dans lequel la future mariée sera choisie. En effet, l’intérêt que peut apporter un mariage avec une famille de renommée est aussi important que le mariage en soi. Celui-ci est souvent le moyen qui permet à deux tribus antagonistes de restaurer la paix entre elles.

Le moussem d’Imlchil ou moussem des fiançailles qui est à l’origine d’une légende en est un témoin de taille. Un amour entre deux jeunes faisant parties de deux tribus adverses, les Ait Yaâzza et les Ait Brahim, s’est soldé par le suicide des deux amoureux. A la suite de ce suicide, les deux fractions ont rendu licite et légitime tout mariage entre les deux tribus voire entre individus de tribus en question avec ceux des tribus voisines.

Un autre exemple met en avant l’esprit catalyseur des différentes tensions que connaissent deux tribus comme en témoigne les vers suivants :

  •  a bu lfarh a y i ygan lxir smunn d ddunit Mon hôte, ô Dieu merci, m’a honoré en rassemblant toute la tribu.
  •  ddan d imddukal d ihrrazn d imazann Sont présents amis, courtisans et émissaires.

    Ainsi, le mariage permet de pacifier et renouer les relations entre des tribus qui ont en litige. Les vers où le mariage apparaît comme un lieu de réconciliation permettent de rassembler des personnes diamétralement antinomiques à savoir « ahhrraz » et « amazan » respectivement courtisan et émissaire.

    Somme toute, la poésie amazighe et en particulier les chants de mariage sont diversifiés et sont liés au contexte de leur énonciation, autrement dit, au lieu de leur émission. Ils sont puisés dans un répertoire appartenant à un groupe socioculturel représenté par une ou plusieurs tribus. Ces dernières, par le biais des chants, décrivent les différentes facettes de leur vie, de leurs préoccupations quotidiennes, bref, de leur mode de vie en général.

    Le Matin

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