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La quête identitaire de ces jeunes Lyonnais tournés vers l’Islam

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12 février 2003 - 02h30 - Maroc

La région lyonnaise a été le symbole de l’intégration des banlieues : 100 000 personnes avaient accompagné à Paris en 1983 la marche des beurs. Vingt ans après, deux des six Français de Guantanamo sont originaires de la région et l’Est lyonnais se replie sur un islam identitaire de quartier.

Mehdi l’a toujours sur lui, soigneusement rangé dans la poche intérieure de son anorak. A force d’être lu et relu, le petit livre de prières, écrit en arabe, est tout écorné.
"Je lis des phrases un peu tous les jours et je les mets dans ma tête", explique ce jeune homme de 20 ans, qui fait des allers-retours entre "le bled" en Algérie et les Minguettes, à Vénissieux, où vit son père. "Le Coran, ça me calme, ça me fait du bien."

Casquette vissée sur la tête, Mehdi a rendez-vous à la régie de quartier, dans l’espoir de décrocher un boulot. Il a commencé à s’intéresser à la religion il y a deux ans, comme pour se protéger des démons d’une vie de gamin de cité, déraciné et sans travail. "C’est pour éloigner le diable, ça me guérit, affirme le jeune homme. Je veux apprendre pour faire la prière, il faut connaître sa religion." Désormais, Mehdi essaie d’aller à la prière du vendredi et il regarde des cassettes vidéo de prêches ou de conférences chez son ami Michaël, boulevard Lénine. Son mini-livre de prières, il l’appelle "les portes du Bien".

Comme lui, ces dernières années, une partie des jeunes des Minguettes se sont tournés vers l’islam, en quête d’identité et de repères. Dans les années 1980, leurs aînés avaient fait de cette cité de l’Est lyonnais le symbole de l’explosion des banlieues et de la lutte pour l’intégration. C’est là que les émeutes les plus violentes avaient éclaté et c’est de ce quartier qu’était partie la "marche des beurs" : le 3 décembre 1983, 100 000 personnes avaient défilé à Paris derrière la quinzaine de jeunes de la banlieue lyonnaise qui avaient traversé la France à pied pour protester contre le racisme et réclamer l’égalité des droits.

Aujourd’hui, l’islam apparaît comme un facteur structurant pour certains jeunes. Mais beaucoup ont perdu les illusions de leurs aînés et les revendications du passé semblent avoir fait place à un repli communautaire. Sur ce plateau battu par le vent, les jeunes filles voilées se promènent en groupe, dans un décor de tours et de barres HLM parsemé d’espaces verts et de parcelles rénovées à coups d’opérations de démolition.

ISLAM DE QUARTIER

Cité emblématique du malaise des banlieues, les Minguettes sont suspectées, depuis le 11 septembre 2001, d’être devenues un foyer d’islamistes. Sur six Français détenus à Guantanamo, à Cuba, après avoir été faits prisonniers dans la zone frontalière entre le Pakistan et l’Afghanistan, deux en sont originaires : Nizar Sassi et Mourad Benchellali, le fils de l’imam de la mosquée du 63 boulevard Lénine. Menad, le frère de Mourad, a été interpellé en décembre 2002 dans le cadre du démantèlement d’une cellule terroriste soupçonnée de préparer un attentat contre l’ambassade de Russie en France.

Les Minguettes ne sont évidemment pas un nid de terroristes islamistes, mais ils n’en sont pas moins imprégnées d’un islam de quartier qui cristallise la quête identitaire des jeunes. La cité aux 21 000 habitants, en majorité d’origine maghrébine, constitue le bastion de l’Union des jeunes musulmans (UJM), proche de Tariq Ramadan, le petit-fils du fondateur des Frères musulmans, un mouvement islamiste d’origine égyptienne. Le vendredi, les fidèles se pressent aux mosquées : des locaux vétustes en bas de HLM, à l’exception de l’une d’elles. Aucune n’est considérée par les services de renseignement comme un lieu d’influence intégriste, mais les tenants d’un islam rigoriste, comme les salafistes, y sont parfois influents. Et certains peuvent se laisser séduire.

"Parmi ceux qui trouvent des réponses dans l’islam, il y a une minorité qui les érige contre le reste de la société en disant : "On n’a pas voulu de moi parce que j’étais arabe, alors je vous rejette en tant que musulman"", explique Rami Temimi, 28 ans, responsable de l’Aube, l’une des associations influentes du quartier. Lui-même partage ce sentiment d’être rejeté. "L’identité républicaine n’existe pas sur le terrain. Les musulmans sont ciblés comme une communauté à risques depuis le 11 septembre, souligne-t-il. Nos grands frères se sont fait rouler avec la marche des beurs. Nous, on veut garder notre identité."

Ce terreau de frustration identitaire explique en partie la fréquentation plus grande des mosquées et un réveil des consciences musulmanes dans la vie de tous les jours. "Plus de filles portent le voile, parfois contre l’avis de leurs parents, et plus de jeunes prient, souligne Rami. Sans aller à la mosquée, ils vont dire "Salam Aleykoum" -le salut musulman- et vont manger de la viande halal." Mehdi, 27 ans, animateur social et membre du comité de soutien aux prisonniers de Guantanamo, souligne le rôle de terrain des musulmans. "Le travail d’endoctrinement qui consiste à monter la tête des jeunes n’est pas visible, affirme le jeune homme. Mais, quand une famille se fait expulser ou quand des dealers s’installent, les premiers à se mobiliser, ce sont les musulmans."

CRISPATION IDENTITAIRE

Devant cet islam de quartier, aux dimensions confessionnelles et sociales, certains jeunes sont incités à la rupture. "Du jour au lendemain, ma petite sœur s’est couverte de la tête aux pieds. Et elle a convaincu trois copines de faire pareil, témoigne une travailleuse sociale des Minguettes en évoquant le cas de sa sœur, 21 ans, une ancienne petite amie de Mourad Benchellali. Aujourd’hui, elle ne voit plus que des filles voilées comme elle et dit qu’on devrait être toutes comme ça. Pour moi, c’est une secte." Inscrite en BTS au lycée, la jeune femme devenue pratiquante rigoriste a refusé de renoncer au port du voile à l’école, préférant interrompre ses études. "Elle a tout arrêté et elle vit en faisant des ménages dans une boîte tenue par des Frères musulmans", déplore sa sœur.

Avec ses hamburgers certifiés aux normes musulmanes et son sigle rouge et jaune rappelant celui de McDonald’s, le Mak Halal des Minguettes symbolise cette montée des revendications communautaires sur fond religieux qui développe un business "entre frères", y compris dans l’alimentation. Ouvert en septembre 2002 en face du lycée, le fast-food est géré par Kamel, 38 ans, ancien responsable d’une des associations ayant participé à la Marche des beurs. "50 % des jeunes de notre communauté ne mangent que du poisson quand ils vont au McDo, explique Kamel. Nous avons des clients non musulmans mais la plupart des gens viennent ici parce que la viande est halal. Maintenant, ils vont jusqu’à regarder si les gâteaux contiennent de la graisse animale." Professeur de collège aux Minguettes depuis trente ans, Paule Legrand évoque une crispation identitaire à propos de l’alimentation à l’école. "Manger halal est devenu une obsession et une exigence au point qu’on ne peut plus faire de sorties scolaires, déplore l’enseignante. Avant, on sentait la volonté de s’intégrer. Aujourd’hui, on constate un repli identitaire et un rapport de force."

Certains, au sein même de la communauté musulmane, s’inquiètent de ces dérives et redoutent une accentuation du repli sur soi du quartier. "J’en ai marre de ne parler qu’à des Arabes et de n’être servie que par des Arabes, s’insurge Saïda, mère de famille de 35 ans. On s’est battu pendant des années pour ne plus être les beurs du ghetto. Ce n’est pas pour s’enfermer dans un autre ghetto."

Frédéric Chambon pour le Journal Le Monde

Mots clés: Lyon , Religion , Intégration , Immigration , Jeunesse , Tariq Ramadan , Halal , McDonald’s Maroc

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