Les islamistes contre la culture

- 11h17 - Maroc - Ecrit par :

En septembre 2002, les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD), une formation surtout caractérisée par son conservatisme social, faisaient leur entrée en force au Parlement marocain, avec 42 députés. Ils font preuve aujourd’hui d’un activisme tous azimuts au nom des « valeurs et traditions arabo-musulmanes ». Et, depuis quelques semaines, ils ont fait de la culture leur terrain de bataille préféré.

Le climat actuel exacerbe la sensibilité identitaire

Première cible : le cinéaste Nabil Ayouch et son film Une minute de soleil en moins. Commandé par la chaîne franco-allemande Arte, le film n’est toujours pas sorti en salles au Maroc, faute d’avoir obtenu un visa de la commission de censure. Mais il avait bénéficié d’une subvention. C’est cette aide, accordée à une œuvre jugée « pornographique » - il y a en effet quelques scènes hard dans le film - qui est dénoncée aujourd’hui par le PJD. Certains députés, dont Mustafa Ramid, l’un des dirigeants du parti, véhiculent en outre des attaques personnelles contre Nabil Ayouch. « J’assume ma double culture. Elle est fondatrice de ce que je suis et de mon travail », rétorque le jeune cinéaste, qui juge « grave, dangereuse et ridicule » la campagne dont son film est l’objet. Nabil Ayouch déplore aussi la « mollesse » de la réaction de la classe politique marocaine. La plupart des partis politiques, en effet, ont évité de réagir, à la fois par indifférence et parce que certains d’entre eux considèrent sans le dire que le cinéaste est cette fois allé un peu loin. Le débat a surtout eu lieu dans la presse, avec en particulier un soutien à Nabil Ayouch, au nom de la liberté d’expression, de la part des journaux proches de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et de la presse non officielle. Le cinéaste a choisi, pour l’heure, de montrer son film dans le cadre de séances privées. Tout en regrettant que les hommes politiques n’aient pas saisi cette occasion pour engager un débat de fond avec les islamistes. Membre de l’USFP et secrétaire d’Etat chargé de la Jeunesse, Mohamed El-Gahs est l’un des rares qui ait tenté de le faire. Sa prestation sur un plateau de télévision lui vaudra d’être accusé par le journal Al-Tajdid, organe du PJD, d’appartenir à une « cinquième colonne francophone et sioniste » ...

Le film de Nabil Ayouch n’est pas la seule cible des islamistes du PJD. Il s’en prennent aussi à la décision récente de traduire en langue amazigh Le Pain nu, un livre à succès de Mohamed Choukri sorti dans les années 1980, dont certains passages mettent en scène des homosexuels. Ils dénoncent par ailleurs l’activité des centres culturels étrangers. L’une des députées du PJD, Fatima Ben El-Hassan, a ainsi récemment accusé ces établissements de véhiculer « des valeurs de débauche et de dérive ». Tandis qu’un autre parlementaire islamiste, Al-Moqri’e Abou Zaïd, se lançait, de son côté, dans une violente diatribe contre « la soumission à un néocolonialisme francophone et le déracinement culturel des jeunes Marocains qui fréquentent les centres et les missions d’enseignement étrangers au Maroc ».

Aujourd’hui, le PJD a mis un bémol à ces critiques. Il faut dire que, sur ce volet-là, le gouvernement avait réagi avec plus de fermeté en rappelant son attachement à « la poursuite et la diversification » de la présence culturelle étrangère. De même, les forces de l’ordre sont intervenues, le 31 janvier dernier, pour réprimer une manifestation qui visait à empêcher la tenue d’un spectacle de l’humoriste français Laurent Gerra. Dans ce cas précis, le PDJ s’était associé à une marche organisée par une association de soutien au peuple palestinien, qui entendait ainsi dénoncer les positions pro-israéliennes de Laurent Gerra. Plusieurs de ses militants ont été interpellés.

Cette affaire est significative de la stratégie du PJD. Le climat actuel - menaces de guerre contre l’Irak, répression contre les Palestiniens dans les territoires occupés - exacerbe la sensibilité identitaire, au Maroc comme dans d’autres pays arabes. C’est sur cette vague que ce parti tente de surfer.

Sourec : L’Express

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