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Le Maroc du Bakchich

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29 mai 2008 - 11h17 - Société

Le phénomène a régulièrement été qualifié de fléau, de gangrène. Il a été affublé des épithètes les plus négatives et des superlatifs les plus vindicatifs. Rien n’y fait, parler de la corruption est devenu d’une banalité affligeante. La dénoncer dans les termes les plus virulents, preuves à l’appui à partir de documents à charge d’instances relevant de l’État, ressemble de plus en plus à un prêche dans le désert, à un cri dans une vallée qui ne renvoie aucun écho.

Les institutions mondiales telles que Transparency international et son antenne marocaine fondée par Sion Assidon, relayé par Azeddine Akesbi, nous pointent régulièrement du doigt à partir de notre régression soutenue dans leur classement du concert des nations.

En 2007 , nous occupions la 72ème place contre la 79ème en 2006. Aurions-nous par miracle progressé d’un pouce ? Pas du tout parce que, entre temps, le nombre de pays concernés est passé de 163 à 180. Nous sommes donc toujours sur la même pente glissante de relégation, selon l’Indice de perception de la corruption (IPC), qui reflète l’observation d’hommes d’affaires, de diplomates et autres analystes résidant ou pas dans les pays étudiés.

Le constat est le même, mais la pieuvre envahit quasiment tous les secteurs d’activité. Selon des enquêtes publiées par Transparency Maroc, six Marocains sur dix reconnaissent recourir à la corruption au quotidien et que leur vie et celle des leurs en pâtissent.
Ceci pour dire que la corruption n’est pas seulement dommageable pour l’image et les intérêts du pays, elle est aussi pénalisante pour le commun des citoyens au jour le jour.

Il est néanmoins nécessaire d’établir un distinguo entre les détournements de fonds substantiels et le petit bakchich qui passe comme une lettre à la poste. Dans la catégorie de malversations ponctionnant les deniers publics, calculées en milliards lourds, il y a eu, évidemment, des scandales retentissants, à grand renfort d’indignation par voie de presse, mais qui ont fait long feu. Ceci concerne en gros la période 2000-2004. On se rappelle effectivement du grand tapage judiciaire et médiatique créé autour du dossier du CIH, sur la base du rapport d’une commission d’enquête parlementaire.

L’opinion publique a été abasourdie par l’énormité des sommes déboursées par le CIH à titre de crédits non recouvrés. Une rapine organisée qui donnait le tournis dans un pays pauvre comme le Maroc.

Finalement, la montagne a accouché d’une souris. Seule une quarantaine de salariés, à différents degrés de responsabilité, ont été poursuivis ; certains d’entre eux ont écopé de sanction d’incarcération ferme, mais tous ont tenu le rôle de lampiste, à leur corps défendant.
Quant aux bénéficiaires des lignes de crédit ostensiblement généreux, et même provocateurs, ils courent toujours. Ils avaient, à coup sûr, du répondant en béton.

Autre dossier scandaleux, autre rapport d’une commission parlementaire, autre levée de boucliers de la presse, autre regard ahuri de l’opinion publique, autre plouf de la procédure judiciaire. Il s’agit de la Caisse nationale de Sécurité sociale (CNSS). En fait, cette procédure, paraît-il engagée, on n’en a plus jamais entendu parler. C’est à croire que le dossier CNSS s’est perdu dans les dédales insondables de notre justice “indépendante”, ainsi que les dizaines de milliards de dirhams détournés au détriment des cotisants salariés et patronaux à l’une des seules sécurités sociales au monde qui pouvait se prévaloir d’un exercice constamment excédentaire.

La Banque populaire a, elle aussi, défrayé la chronique pendant cette même période et dans ce même lot nauséabond. Les quinqua et les quadra savent que, sous la direction de Abdellatif Laraki, la BP a été la vache à lait de nouveaux riches qui sont autant de mauvais payeurs, au temps de la marocanisation, dans les années 1970. Là aussi, la justice s’est plantée, malgré les rapports accablants de l’Inspection générale des Finances (IGF). Plus de nouvelles.

Pas plus de nouvelles, non plus, des suspicions scrupuleusement pointées sur la gestion de la BNDE et des largesses de son Pdg Farid Dellero, au bénéfice d’une nouvelle race de patrons-pêcheurs qui ont eu et le crédit et les chalutiers à l’œil, sans avoir forcément le pied marin.

Ce sont là quelques exemples du substrat récent de notre système de corruption institutionnelle. On pourrait remonter plus loin en évoquant la trame ininterrompue de privilèges et de passe-droits, pratiquement érigés en mode de gouvernance, depuis l’indépendance. Une véritable nomenclature dont chaque source d’enrichissement constitue un cas d’école de “monarchie bananière”.

Les autorisations d’exploitation à ciel ouvert des carrières de sable ; la cession de fermes agricoles prises sur les terres récupérées de la colonisation, avec un usufruit de 99 ans renouvelable qui court sur plusieurs générations ; l’octroi de licences de pêche et d’agréments de transport interurbain ; la mise à disposition, gracieusement, de terrains domaniaux pour des lotissements devenus des poules aux œufs d’or ; l’adjudication toujours pas très nette des marchés publics que Fathallah Oualalou, à l’avènement du premier gouvernement Youssoufi, a promis de rendre transparente, ce qui devait en principe booster l’investissement étranger et constituer un appel d’air pour un meilleur rapatriement des économies des MRE…

La liste n’est pas exhaustive. Elle n’en renseigne pas moins sur le processus de production d’une caste de nantis qui a aggravé la fracture sociale et dangereusement distendu la stratification de la société marocaine. Toute la question est de savoir si cette manière de conduire le pays a changé, à l’aune des discours soporifiques sur la moralisation de la gestion de la chose publique ! Rien n’est moins sûr.

Un événement parmi d’autres, avec toute sa charge tragique, est venu nous rappeler que le changement reste à faire. Il s’agit de la mort horrible de 55 ouvriers, le samedi 26 avril 2008, dans une usine de Lissasfa, un quartier de la périphérie de Casablanca, à la suite d’un incendie parfaitement prévisible. Mais qui ne l’a pas été et dont la justice devra définir les causes indirectes et directes sur toute la chaîne de responsabilité, y compris au sein des circuits administratifs concernés.

Ce drame nous ramène encore une fois à l’influence aussi immorale que mortelle d’une corruption plus que supposée dans la gestion de nos espaces urbains. Il nous rappelle l’histoire récente des chefs d’accusation retenus contre l’ancien maire de Casablanca, Abdelmoughit Slimani, ainsi que ses proches collaborateurs et sa hiérarchie de tutelle.

Il nous renvoie également aux griefs retenus par le dernier rapport de la Cour régionale des comptes (mai 2007) à l’encontre des responsables de la communauté urbaine de Rabat, dans l’exercice de leurs fonctions électives. Le maire, Omar Bahraoui, et ses co-gestionnaires sont explicitement épinglés sur des faits précis de dépassements financiers non autorités et d’octrois de privilèges indus. Le recensement des irrégularités et des abus de biens sociaux méticuleusement établis par les enquêteurs de la Cour des comptes, est impressionnant. Il reflète des méthodes de gestion de la ville qui sont en décalage complet avec le discours ambiant. Il renseigne surtout sur les libertés que prennent certains élus avec la loi, y compris dans la capitale du Royaume. Peut-on croire honnêtement, sans être accusé de naïveté débilitante, que ces élus “au-dessus de tout soupçon”, puissent se permettre ce genre de désinvolture intéressée et condamnable, sans que la tutelle administrative ne soit suffisamment alertée pour réagir ?

Cette question pourrait être multipliée à l’infini, tant que l’on parle des services de contrôle théoriquement assurés par les pouvoirs publics dans les différents rapports des nationaux à l’administration. Le premier registre qui vient à l’esprit est le contrôle financier avec toute sa cascade de fraudes. À commencer par les subterfuges comptables qui ont permis des enrichissements illicites notables au détriment des entreprises publiques. Arrivent, ensuite, les grosses fraudes fiscales au nom desquelles les plus prémunis payent, proportionnellement, moins que les petits démunis. Vient, enfin, la fuite des capitaux à l’étranger, toute aussi illégale, facilitée par les transferts virtuels des nouvelles technologies, dégâts collatéraux de la mondialisation.

À partir de ces faits avérés, il est proprement étonnant que l’on s’étonne du nombre de résidences secondaires que possèdent des concitoyens du troisième type sur la Costa Del Sol, des appartements haut standing dans les arrondissements huppés de Paris et des comptes bien garnis dans les banques d’Europe et d’Amérique du Nord. Dans ce même ordre de délinquance financière, à géométrie variable, il faut également signaler le payement partiel au noir dans les transactions immobilières.

Une pratique devenue courante dont le montant augmente crescendo en fonction de la valeur foncière et de la copropriété marchandée. L’une dans l’autre, toutes ces infractions fiscales constituent un immense manque à gagner pour le Trésor public et pour le budget de l’État. Et pourtant, l’État semble s’en accommoder comme s’il s’agissait d’un facteur structurel contre lequel toute parade serait non seulement vaine, mais -comble d’un paradoxe que ne comprendraient que les plus intelligents- préjudiciable à l’attractivité économique du pays.

On en vient maintenant au petit bakchich. Là, ce n’est pas seulement la nature de la corruption qui change ; on change également de Maroc. C’est le Maroc plusieurs, celui d’une majorité qui vit et subit la loi non écrite du “graissage de la patte”. Sans généralisation excessive, il faut bien que l’on se dise la vérité de notre vécu dans sa nudité corruptive absolue, où les pouvoirs publics semblent dire, chacun dans son secteur, à ses subalternes de vivre sur l’habitant pour rattraper un déficit de salaire.

Pratiquement, à chaque démarche administrative, à chaque petite infraction routière, le concitoyen, un peu trop visiblement lambda, est invité à cracher au bassinet pour obtenir au plus vite un document officiel ou éviter une amende plus ou moins justifiée. Cela commence par le mokadem, une invention marocaine de quadrillage de la population, jusqu’à ses superviseurs hiérarchiques en passant par les agents de la circulation urbaine et interurbaine.

Dans tous ces cas d’espèce, le bakchich est devenu un réflexe conditionné, une seconde nature ; complément intégré aussi bien du corrompu que du corrupteur. Désormais, au fil du temps, cette pratique semble être devenue une partie intégrante de nos structures mentales et de notre culture. Sous le regard goguenard et faussement effarouché d’un personnel public un peu plus haut nominé dans l’échelle hiérarchique qui ponctionne sa part au passage.

Voici un panorama récapitulatif, mais combien réaliste et illustratif des différents étages de la corruption qui, malheureusement, continuent d’émasculer notre image auprès des étrangers, particulièrement les investisseurs potentiels ; et de fausser gravement le rapport de nos concitoyens à nos administratifs et à nos élus. La cause en est la corruption institutionnelle et le bakchich populaire.

Source : Maroc Hebdo - Abdellatif Mansour

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