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Sondage : la crise dans les têtes

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15 février 2009 - 15h06 - Economie

A quel degré la crise a-t-elle atteint l’économie nationale ? La rédaction de L’Economiste a réalisé un coup de sonde auprès des opérateurs économiques des secteurs les plus exposés. Les avis sont partagés. Certains sont plus touchés que d’autres, mais globalement, les entrepreneurs ne veulent pas céder au pessimisme.

D’autant plus que les perspectives de croissance sont bonnes. Croissance portée surtout par la dynamique de la demande intérieure, dopée, entre autres, par la hausse des crédits toutes catégories confondues, l’amélioration du marché du travail ou encore la hausse des revenus en milieu rural.

Bien que les secteurs du textile et de la sous-traitance automobile soient en difficulté, les opérateurs refusent à parler de crise. Chez l’association des professionnels du textiles et habillement (Amith), l’on préfère relativiser et parler « des volets ». C’est ainsi que Karim Tazi, patron de Folly Fashion défend que « l’innovation n’est pas affectée » et que la crise annoncée ou avérée est l’opportunité pour « passer d’une industrie de sous-traitance à une économie de la mode ». D’autres, appellent à faire table rase pour « formaliser l’informel ».

Le débat sur la qualification de la conjoncture actuelle divise le monde des affaires. Chez les sous-traitants automobile, le ton est beaucoup plus tranché. Selon le président de l’Amica, Larbi Belarbi, « les baisses de commandes ont commencé depuis octobre 2008, dans les mêmes proportions que celles enregistrées dans les marchés européens, entre 25 et 30% ». Pour sa part, l’aéronautique est moins touchée, même si certaines entreprises du secteur enregistrent un ralentissement de leur activité. Hamid Benbrahim El Andaloussi, président du groupement des professionnels du secteur (Gimas), rassure tout de même que le secteur continu à drainer des investissements.

Les primeurs, qui situent les effets de la crise à décembre 2008, semblent moins déstabilisés. Le secrétaire général de l’Association des producteurs et exportateurs d’agrumes (Aspam), Ahmed Darrab, impute cet impact au marché russe où des complications administratives le disputent à la dépréciation du rouble.

D’autre part, les secteurs du ciment et de l’immobilier font marche commune. Pour le premier, « le marché enregistre depuis quelque temps une baisse sensible du rythme des commandes », reconnaît Dominique Drouet, PDG de Holcim Maroc. On est loin de la tendance de croissance de +10% qui s’est établie depuis octobre dernier à 0%. Le second n’est pas mieux loti. Le président de la Fédération nationale des promoteurs immobiliers (FNPI), Youssef Ibn Mansour, est catégorique : « la crise plombe quelque peu le secteur, puisque les décisions d’achat sont différées ». Saïd Sekkat, secrétaire général de la FNPI, lui, parle déjà de l’après-crise : « la relance du secteur ne pourrait se faire sans une intervention des autorités et un accompagnement de l’activité ».

Enfin, chez les transporteurs routiers, « le mois de janvier et les premières semaines de février 2009 sont catastrophiques », assène Abdelilah Hifdi, président de la fédération des transports à la CGEM. Pour ceux qui travaillent avec l’OCP, la cause est imputable à la mise en veilleuse d’une partie des unités de production du phosphatier.

Automobile : Anticiper la reprise

A l’instar de tous les secteurs exportateurs, l’automobile est parmi les plus exposés aux effets du marché international. Chez les équipementiers, les baisses des commandes ont commencé réellement depuis octobre 2008. Selon le président de l’Association de l’industrie et du commerce automobile, Larbi Belarbi, « le marché de l’automobile se mondialise et les équipementiers du monde entier dépendent du volume des ventes des constructeurs, lesquels vendent de moins en moins de voitures ».

Les baisses de commandes aux sous-traitants marocains sont pratiquement dans les mêmes proportions que les baisses qu’enregistre le marché européen de la voiture, soit 25 à 30%. Mais heureusement que le marché local (montage local) résiste bien. C’est d’ailleurs, « l’un des rares marchés au monde qui résiste aux effets de la crise », rassure Belarbi.

Une chose est sûre, les équipementiers sont en train de réajuster leur offre compte tenu de la conjoncture actuelle de manière à minimiser le manque à gagner. Autrement, pour ceux orientés 100% export, la production a pris un sérieux coup. Mais les effets sont proportionnels selon les modèles de voitures. Certains profitent de la conjoncture en enregistrant plus de commandes. Quant aux donneurs d’ordre, ils continuent à faire confiance au Maroc et le considèrent comme une source d’approvisionnement compétitive en termes de coûts et de qualité. Selon Belarbi, « l’enjeu est de saisir cette période pour se mettre à niveau, améliorer les coûts, la qualité, la formation de manière à se préparer à accompagner la relance du marché ». La reprise dépend de la capacité d’agir et de la réactivité des opérateurs. La stratégie marketing du site Maroc devrait être appréhendée de façon plus agressive. D’ailleurs, une cellule de veille stratégique a été mise en place avec le gouvernement ainsi que les présidents de fédérations les plus exposées pour préparer l’après-crise. Sur ce registre, l’Amica a réalisé plus de 700 rencontres face to face entre constructeurs et équipementiers.

Un certain nombre d’actions seront annoncées incessamment par le gouvernement. « Mais c’est le comportement du marché qui va dicter la conduite à tenir », précise Belarbi.

Concessionnaires automobiles : « Pas de pessimisme »

Côté concessionnaire, la crise est vécue autrement. « Tout dépend de la lecture que l’on fait de la situation », défend d’emblée Loïc Morin, PDG de Sopriam. Pour les optimistes, le secteur de l’automobile n’est pas trop affecté par la crise, pour les pessimistes, les effets sont là. Loïc Morin dit se ranger du côté des optimistes. « Le secteur est certes en croissance mais un peu plus faible que celle enregistrée l’année dernière ». Sopriam a enregistré 11% de croissance en janvier alors que le secteur était à 4%.

Loïc Morin préfère ne pas verser dans la fatalité du « ça ne marche pas ». Contre cela, il appelle à « garder la confiance, rester serein et investir, car c’est stratégique ». Il compte investir dans de nouveaux sites, ouvrir des points de vente et recruter de nouveaux commerciaux surtout. L’entreprise se retrouve avec un stock important et une trésorerie tendue. Les clients tiennent plus difficilement les délais de paiement et les fournisseurs sont de plus en plus exigeants. Mais, selon Loïc Morin, Sopriam mise sur la confiance déjà instaurée avec le marché. « Non, le secteur n’est pas touché par la crise et notre entreprise non plus ».

On ne peut plus catégorique que le PR manager de Kia Maroc, Hatim Kaghat. Pour lui, il s’agit juste d’une correction du marché. « Pendant plus de cinq ans le secteur a réalisé de fortes augmentations. Aujourd’hui nous assistons à des corrections, lesquelles ont coïncidé avec la crise ». Pour Kaghat, les concessionnaires automobiles vivent la même situation que celle vécue par le secteur fin des années 1990, car le Maroc est un marché d’équipement et non de renouvellement. De ce fait, il ne risque pas d’être affecté par la crise. La preuve, pour cette année, Kia Maroc compte poursuivre ses investissements et ses recrutements notamment l’ouverture d’une zone logistique de 4 hectares à Médiouna et des succursales à Rabat et Marrakech.

A noter que l’Aivam n’a pas souhaité se prêter à notre coup de sonde.

Transport : Les routiers aux abois

Pour les transporteurs routiers, c’est le temps des doutes. « Le mois de janvier et les premières semaines de février ont été catastrophiques », révèle Abdelilah Hifdi, président de la Fédération des transports de la CGEM.

Par rapport à la même époque en 2008, en moyenne, le recul du chiffre d’affaires atteint jusqu’à 50%, voire plus dans des cas extrêmes. « Les professionnels sont aux abois et si la conjoncture n’évolue pas, il faut s’attendre aux défaillances et aux licenciements dans les prochaines semaines », prédit le président de la Fédération. Avec une flotte de 80 véhicules, sa société fait partie des grandes entreprises du secteur, mais depuis quelques semaines, les commandes ont fondu. A l’exception de l’huile et du sucre, la baisse d’activité chez les grands chargeurs est quasi générale.

La contagion de la crise aux prestataires de transport routier arrive par leurs clients exposés aux effets de la récession économique dans les grands pays industrialisés. Ceux qui travaillent avec l’OCP par exemple ont vu leurs rotations fondre à la suite de la mise en veilleuse d’une partie des unités de production du numéro un mondial du phosphate.

De leur côté, les entreprises de transport routier international encaissent de plein fouet la chute d’activité dans le textile et, dans une moindre mesure, dans l’agroalimentaire. La baisse d’activité a entraîné le durcissement de l’attitude des banquiers qui se méfient de l’insolvabilité des entreprises du secteur. La plupart des établissements bancaires ont serré la vis sur les facilités de trésorerie.

Ciment : De 10 à 0% de croissance

Le marché du ciment enregistre depuis quelque temps une baisse sensible du rythme des commandes. Le PDG de Holcim Maroc, Dominique Drouet, n’y va pas avec le dos de la cuillère. « Nous étions en effet depuis quelque années sur un marché de la construction au Maroc qui affichait une tendance de croissance de +10%, et ce rythme s’est établi à 0% depuis le mois d’octobre 2008 ». Drouet admet qu’il y a donc baisse brusque du rythme de croissance. « Holcim Maroc, comme toutes les entreprises du secteur, commence à en subir les contrecoups ».

De la même manière les entreprises doivent s’adapter à des contextes favorables en lançant suffisamment tôt les investissements pour faire face aux besoins des marchés. Les entreprises, estime-t-il, doivent aussi être capables de diminuer leur production pour s’adapter à une baisse des marchés et ne pas constituer de stocks. Holcim Maroc a par exemple arrêté un des deux fours d’Oujda depuis le mois de novembre. Mais parmi les mesures qu’envisage le cimentier pour faire face à la baisse du marché domestique, c’est l’exportation. « Nous sommes dans ce sens en train d’achever la construction d’un terminal au port de Nador ».

Bourse : Pas d’impact direct

A la Bourse de Casablanca, Khalid Nasr, vice-président de BMCE Capital, est catégorique : « La place financière a connu une croissance bénéficiaire en 2008, entre janvier et mars, de l’ordre de 15% avant de stagner jusqu’en juin ». Depuis, le cycle baissier a été entamé et s’est accentué en septembre avec la crise internationale. En revanche, on peut dire, sans trop se tromper, qu’il y a eu un effet psychologique important. « Nous avons également subi un retrait des positions des investisseurs étranger. Ce qui est normal ».

Banques : Système protégé

Bank Al-Maghrib a procédé à des enquêtes pour évaluer la situation des actifs bancaires vis-à- vis des subprimes. Résultat : très peu d’actifs de cette catégorie dans le portefeuille des banques marocaines. Idem, quand la situation s’est transmise à la sphère financière, les investigations menées ont conduit à relever que seulement 4% des actifs marocains étaient détenus par les non-résidents. Même constat pour les participations de banques marocaines dans les établissements financiers étrangers touchés par la crise. Néanmoins, une cellule de veille a été mise en place obligeant les banques à faire un reporting régulier. Les résultats n’ont pas révélé d’impacts sur le secteur : pas de crise de liquidités.

Immobilier : La crise est bien là

Le secteur de l’immobilier vit aujourd’hui une situation particulière marquée par une baisse des transactions. « La crise plombe le secteur, puisque les décisions d’achat sont différées », fait remarquer Youssef Ibn Mansour, président de la fédération. Même ton pour le secrétaire de la FNPI, Saïd Sekkat : « Le secteur est bien touché ». Ce qui se traduit par un léger repli des ventes dans certains segments. Dans le social, la demande est toujours là, mais c’est l’offre qui fait défaut. Le moyen de gamme existe, mais c’est hors de portée. Même constat dans les résidences secondaires. Le créneau des résidences touristiques destinées à une clientèle étrangère, souffre plus de la conjoncture internationale. Pour tous les deux, la relance ne pourrait se faire sans intervention des pouvoirs publics notamment sur le foncier, la fiscalité ou encore l’assouplissement des procédures d’octroi des autorisations de construire.

Textile-habillement : Les niches à investir

Le secteur va mal. Voire très mal. Ici et là, on annonce des chiffres affolants de pertes d’emplois. Mais le patron de Folly Fashion, Karim Tazi atténue : « Il n’y a pas de données fiables pour avancer des chiffres, mais les pertes se situeraient autour de 20.000 emplois ». Ce qui selon Tazi pourrait correspondre au 10% de baisse des exportations en 2008. Le patron de la chaîne du prêt-à-porter féminin Marwa persiste à croire que la niche innovation reste la moins affectée du secteur. Et pour capter de la valeur ajoutée, il faut forcément créer un marché local. « Ce qui fera passer le Maroc d’une industrie de sous-traitance à une économie de la mode ». En attendant, il faudra débloquer le plan d’aide aux entreprises du secteur annoncé depuis quelques temps, sachant qu’« elles seront inévitablement exposées aux contraintes de baisse d’activité pendant les prochains mois ». Ce que redoutait le président de l’Amith, Mohamed Tamer.

Industrie pharmaceutique : En deçà du régime

Le secteur est touché. Très peu d’entreprises échappent à la crise. Le président de l’Association marocaine de l’industrie pharmaceutique, Ali Sedrati, est on ne peut plus clair. En cause, « les difficultés de recouvrement et de règlement en raison du marché qui reste faible ». L’industrie tournerait autour de 40% seulement de sa capacité. La faiblesse de la consommation du marché intérieur ne pèse pas lourd sur l’activité. Mais la crise internationale risque d’avoir des effets sur les filiales au Maroc (variations, fusions…).

Aéronautique : Le secteur diversement touché

« L’aéronautique n’a pas subi de plein fouet les effets de la crise, comme c’est le cas dans les secteurs de la sous-traitance automobile et du textile, même si certaines entreprises enregistrent un ralentissement de l’activité ». Pour le président du Gimas et délégué général du groupe Safran au Maroc, Hamid Benbrahim El Andaloussi, les difficultés du secteur sont consécutives aux problèmes que vivent les compagnies aériennes. Ce qui se traduit par un retard dans leurs commandes et le recouvrement du fait des difficultés de trésorerie. Cependant, la situation du secteur est donc contrastée. « Mais aucun projet au Maroc n’a été arrêté », souligne Benbrahim El Andaloussi. Au contraire, le secteur continue à drainer des investissements, le dernier en date étant celui de Zodiac Aerospace.

Agrumes : Dépréciation des monnaies étrangères

« Comme l’ensemble des secteurs orientés export, nous avons été touchés mais après le textile, l’automobile et le tourisme », signale Ahmed Darrab, secrétaire général de l’Association des producteurs et exportateurs d’agrumes. Les premiers effets de la crise financière sur les exportations d’agrumes et primeurs ont commencé en décembre 2008.

Pour Darrab, les effets ont pris deux formes : « Au niveau de certains marchés importants comme la Russie, les exportateurs ont enregistré des blocages avec les importateurs russes. En cause, les banques russes ont serré les vannes de crédit et travaillent au coup par coup ». L’Aspam a été alors contrainte de doser l’export vers ce marché, en adaptant des expéditions en fonction des garanties de paiement.

En même temps, au niveau des marchés européens, les producteurs-exportateurs ont enregistré un certain fléchissement de la demande, lequel s’est répercuté sur les ventes. « Pour pouvoir assurer la fluidité des expéditions et écouler les produits, nous avons consenti des baisses des prix de l’ordre de 5% », signale-t-on auprès de l’Aspam. L’enjeu étant de suivre la tendance baissière des prix à l’international.

Autre aspect, la dépréciation de la valeur des monnaies de certains marchés. Le rouble par exemple s’est déprécié de 25 à 30% ou encore la livre anglaise et le dollar canadien (l’un des principaux marchés de destinations des agrumes marocains).

Cuir : Les commandes baissent de 30%

La Fédération marocaine des industries du cuir avoue que la conjoncture est difficile. « Une baisse des commandes de 30% a été relevée dès le 4e trimestre 2008 et qui se confirme en ce début d’année », affirme le président de la Fedic, Mohammed Amaïz. La situation est d’autant plus critique que les professionnels du secteur n’ont « pas de visibilité ».

Toutefois, les opérateurs ne sont pas tous logés à la même enseigne. Le patron de Benson Shoes dit tenir bon avec des commandes fermes de 6 mois, passées avant la crise, mais reconnaît que le secteur est touché. Aladin Shoes n’échappe pas non plus à la tendance. Actuellement la tannerie, la fabrication de chaussures/vêtements et maroquinerie exporte pour près de 4 milliards de DH et emploient 35.000 personnes.

Une étude de la Fedic (Vision 2009-2015) pour un nouveau cap et en chantier. D’ailleurs, à cause de la crise, cette échéance a été ramenée à 2013.

Source : L’Economiste

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