Le Maroc gagne contre l’Espagne sans tirer un seul coup de feu, selon un lieutenant-colonel espagnol

- 18h00 - Espagne - Ecrit par : Mohamed A.

Le Maroc avancerait progressivement ses intérêts face à l’Espagne en combinant immigration, économie, énergie et revendications territoriales, sans franchir le seuil d’un conflit ouvert. C’est l’analyse de Samuel Morales, lieutenant-colonel espagnol spécialiste des stratégies dites de « zone grise ».

Officier de l’Infanterie de marine en disponibilité, Samuel Morales a exercé des responsabilités opérationnelles et d’état-major. Il a également assuré des fonctions de conseil auprès du commandement des opérations de l’armée espagnole et du Département de la sécurité nationale de la Moncloa.

Dans un entretien accordé à La Razón, il reproche à l’Espagne d’analyser séparément les différentes initiatives marocaines. Selon lui, les pressions économiques sur Sebta et Melilla, les mouvements migratoires, la délimitation des eaux territoriales, le mont Tropic et les projets gaziers formeraient les pièces d’une même stratégie.

Cette méthode correspondrait à la « zone grise » : atteindre progressivement des objectifs politiques ou territoriaux par des actions restant sous le seuil de la guerre. Morales la compare à la technique du « salami », qui consiste à avancer tranche après tranche, chaque mouvement paraissant trop limité pour justifier une confrontation majeure.

Il cite l’exemple hypothétique d’une plateforme installée dans des eaux contestées. L’Espagne ne déclencherait pas une guerre pour la déplacer, mais le Maroc aurait déjà créé une nouvelle situation sur le terrain et renforcé sa position pour les futures négociations.

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Le lieutenant-colonel applique également cette lecture à la crise migratoire de Sebta. Il juge peu crédible que des dizaines de milliers de personnes aient décidé simultanément de franchir la frontière, puis qu’une grande partie d’entre elles soit repartie en seulement 48 heures.

Morales affirme avoir constaté qu’environ 85 % des incidents migratoires qu’il a étudiés avaient été précédés, dans les deux mois, d’une crise entre Rabat et Madrid.

Sebta, Melilla et l’hypothèse des Canaries

Selon l’officier, l’objectif actuellement accessible au Maroc concernerait d’abord Sebta et Melilla. Il évoque ensuite une possible pression future sur les Canaries, tout en reconnaissant qu’une confrontation territoriale directe serait aujourd’hui « suicidaire » pour Rabat.

Le mont Tropic occupe une place centrale dans son raisonnement. Cette montagne sous-marine, située au sud-ouest des Canaries, est riche en tellure et en terres rares utiles à l’industrie photovoltaïque. Le Maroc et l’Espagne défendent des interprétations concurrentes de l’extension de leurs plateaux continentaux. Pour Morales, Rabat cherche ainsi à obtenir dès maintenant une position avantageuse dans la future stratégie énergétique européenne.

Il avance aussi une hypothèse liée au Mondial 2030. Le Maroc investit massivement dans ses infrastructures et souhaite accueillir la finale à Casablanca. La déclaration de Pedro Sánchez en faveur de Madrid aurait pu, selon lui, provoquer une nouvelle friction avec Rabat. Le lieutenant-colonel reconnaît néanmoins ne disposer d’aucune certitude permettant de relier cet épisode à la crise de Sebta.

Cette analyse intervient alors que la question des « villes occupées » est revenue dans le débat entre le Maroc et l’Espagne. Morales estime toutefois que Madrid commettrait une erreur en militarisant sa réponse, car les images de soldats déployés à la frontière pourraient être retournées contre l’Espagne dans la bataille de communication.

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Il recommande plutôt d’européaniser le dossier de Sebta et Melilla et d’utiliser discrètement les moyens de pression économiques disponibles. Parmi eux figure l’énergie, alors que Madrid étudie déjà les leviers énergétiques activables face au Maroc. Une telle stratégie resterait cependant délicate au regard des 23 milliards d’euros d’échanges qui lient les deux pays.