Code de la famille : le Maroc tiraillé entre modernité et traditions

- 21h30 - Maroc - Ecrit par : Bladi.net

Deux décennies après la Moudawana de 2004, la nouvelle réforme du Code de la famille cherche à concilier droits humains et référentiel islamique. Mais le résultat, entre compromis idéologiques et silences juridiques, laisse apparaître de profondes contradictions.

Vingt ans après l’entrée en vigueur de la Moudawana, la réforme du Code de la famille est de nouveau sur la table. Annoncée par le roi Mohammed VI en 2022, cette refonte est censée corriger les lacunes d’un texte jugé en décalage avec l’évolution de la société marocaine. Mais entre engagements constitutionnels, traités internationaux et références religieuses, le Maroc peine à trancher. Résultat : un projet de réforme à la fois prometteur… et inachevé.

À lire : Code de la famille : « L’ultimatum » du roi Mohammed VI finit aujourd’hui

L’article 19 de la Constitution de 2011 consacre l’égalité entre les sexes et l’engagement de l’État en faveur de la parité. Il crée même une Autorité pour la parité et la lutte contre les discriminations. Le préambule de la Constitution affirme par ailleurs la primauté des conventions internationales ratifiées sur le droit interne. Pourtant, ces principes sont systématiquement tempérés par la nécessité de respecter les « constantes du Royaume », dont la religion musulmane.

À lire : Maroc : pour un meilleur partage des biens en cas de divorce

Ce double référentiel crée des tensions majeures dans la réforme du droit de la famille. Ainsi, certaines recommandations avancées par les institutions démocratiques (Parlement, Conseil national des droits de l’homme, société civile) sont rejetées ou édulcorées lorsqu’elles entrent en contradiction avec l’interprétation traditionnelle des textes religieux. C’est le cas de l’introduction du test ADN comme preuve de filiation, de l’égalité successorale entre hommes et femmes, ou encore de l’interdiction absolue du mariage des mineures.

À lire : Les demandes de divorce explosent au Maroc

À titre d’exemple, la parité dans l’héritage est expressément rejetée par le Conseil des Oulémas, qui invoque les versets du Coran et le principe de la qiwâma (responsabilité financière de l’homme). Ce rejet survient alors même que le Maroc a levé ses réserves à la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW).

Dans d’autres cas, la réforme tente des compromis ambigus. C’est le cas de l’âge du mariage, fixé à 18 ans, mais avec une exception maintenue à 17 ans sur décision du juge, ce qui risque de perpétuer les dérives dénoncées depuis des années.

À lire : Le Maroc lève-t-il le tabou des couples non-mariés dans les hôtels ?

On remarque donc les limites du modèle patriarcal dans une société en pleine mutation. Le Maroc connaît une urbanisation rapide, une montée de la famille nucléaire, un recul de la fécondité et une participation croissante des femmes au marché du travail. Pourtant, la structure du droit de la famille continue de reposer sur une hiérarchie hommes/femmes issue d’un ordre ancien.

La réforme du Code de la famille aurait pu marquer un tournant décisif vers une égalité substantielle. Mais en l’état, elle donne surtout l’image d’un texte prisonnier d’un équilibre politique et symbolique, qui tente de ménager les deux camps – moderniste et conservateur – sans aller jusqu’au bout des réformes structurelles.

  • Filiation et ADN : le droit marocain face au tabou de la paternité hors mariage

    Le refus du recours au test ADN pour établir la filiation paternelle fait débat au Maroc. Entre attachement aux fondements islamiques et exigences des droits de l'enfant, la justice marocaine peine à trancher. Le cas emblématique du tribunal de Tanger en 2017 en est l'illustration.

  • MRE : vers la fin des obstacles au mariage et à l'héritage ?

    La révision du Code de la famille (Moudawana), initiée en 2022 sur instruction du roi Mohammed VI, a franchi une étape décisive avec la présentation des propositions de réforme le 24 décembre 2024. Le projet de texte, qui comprend 139 modifications, intègre plusieurs dispositions visant à répondre aux problématiques spécifiques des Marocains résidant à l'étranger (MRE).

  • Divorce au Maroc : pourquoi tant de femmes repartent sans rien

    Au Maroc, la question du patrimoine conjugal en cas de divorce pose problème. Une grande majorité de femmes se retrouvent sans protection économique après des années de vie commune. En cause, le fameux article 49.

  • Code de la famille : « L'ultimatum » du roi Mohammed VI finit aujourd'hui

    Le Comité en charge de la réforme du Code de la famille au Maroc devrait déposer cette semaine son rapport au roi Mohammed VI. Les féministes espèrent entra autres la reconnaissance des droits des femmes en matière d'héritage, l'interdiction de la polygamie et du mariage des mineurs.

  • Moudawana : des avancées majeures pour les MRE

    Lancée en 2022 par le roi Mohammed VI, la révision du Code de la famille (Moudawana), est en passe d'être une réalité. Le texte comprend des propositions qui répondent à certaines doléances des Marocains résidant à l'étranger (MRE).

  • Le débat sur le burkini fait rage au Maroc

    Face à la « récurrence de cas d'interdiction visant des femmes marocaines empêchées d'accéder à certaines piscines et infrastructures hôtelières sur le territoire national en raison du port du voile ou du maillot de bain dit “burkini” », une association a déposé une plainte auprès du Conseil national des droits de l'Homme (CNDH).

  • Réforme du Code de la famille : voici les modifications majeures attendues

    Le roi Mohammed VI a annoncé récemment à la réforme du Code de la famille, près de 20 ans après son adoption, en vue d'instaurer davantage d'égalité entre les hommes et les femmes en matière d'héritage, de mariage des mineurs, etc.

  • Maroc : la réforme du Code de la famille fait toujours jaser

    La réforme du Code de la famille a du mal à passer au Maroc. Face aux conservateurs et chefs religieux, le gouvernement n'arrive pas encore à trouver la bonne formule pour mettre fin aux discriminations envers les femmes en matière de succession, à la polygamie, au mariage des enfants, etc.

  • Code de la famille : les féministes marocaines face à l'opposition de Benkirane

    Le secrétaire général du Parti justice et développement (PJD), Abdelilah Benkirane, a vivement critiqué le mouvement féministe qui milite pour l'égalité des sexes dans le cadre de la réforme du Code de la famille, estimant que son combat vise à détruire la société marocaine.

  • Une nouvelle forme de mariage au Maroc

    Au Maroc, des acteurs des droits humains et spécialistes des questions familiales expriment leur vive inquiétude face à la propagation du phénomène des « mariages TikTok », qu'ils considèrent comme des occasions d'exhibition et de spectacle vidant le mariage de son caractère sacré.