L’Algérie fait les yeux doux aux États-Unis

- 07h00 - Monde - Ecrit par : P. A

Isolée sur la scène internationale après des crises successives avec le Maroc, l’Espagne, le Mali et la France, l’Algérie multiplie les initiatives diplomatiques pour séduire les États-Unis. Entre votes stratégiques à l’ONU et ouverture aux géants pétroliers américains, Alger semble prêt à tout pour amadouer Donald Trump, y compris à revenir sur ses positions historiques.

« Il n’y a pas de limite à notre coopération bilatérale », s’est enthousiasmé le 18 novembre l’ambassadeur algérien à Washington, Sabri Boukadoum, lors d’une intervention devant le Stimson Center, un cercle de réflexion. « Je suis très optimiste », a ajouté le diplomate. Cette opération de charme envers Washington s’explique par l’isolement international dont souffre le pays d’Abdelmadjid Tebboune depuis plusieurs années, suite à des crises à répétition avec le Maroc, l’Espagne, le Mali et plus récemment la France. En revanche, Alger a renforcé ses liens avec la Russie, dont les paramilitaires de Wagner – devenu Africa Corps – présents sur ses frontières sahélo-sahariennes constituent un facteur d’irritation. Le dos au mur, l’Algérie est contrainte de faire les yeux doux à Donald Trump pour desserrer l’étau, quitte à tordre le cou à sa doctrine diplomatique habituelle, explique le journal Le Monde.

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Le 31 octobre dernier, l’Algérie, membre du Conseil de sécurité de l’ONU cette année, a choisi de ne pas prendre part au vote de la résolution sur le Sahara validant le plan marocain d’autonomie comme base de règlement du conflit, évitant d’irriter les Américains qui portaient cette initiative. Mieux, le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a déclaré le 18 novembre qu’Alger était prêt à soutenir toute initiative de « médiation » entre le Front Polisario et le Maroc. Une position qui tranche avec ses avis antérieurs, où l’Algérie se contentait de renvoyer à des discussions entre les deux protagonistes, sans vouloir s’impliquer officiellement.

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Cette volonté manifeste d’Alger de plaire à Washington transparaît aussi dans son vote lors de la résolution sur la seconde phase du plan de paix américain à Gaza le 17 novembre, alors que la Chine et la Russie s’étaient abstenues. Un choix critiqué par Abderrazak Makri, ancien président du Mouvement de la société pour la paix (MSP, islamiste) pour qui « le vote de l’Algérie en faveur de la résolution est un autre indicateur […] peu honorable […] que le pouvoir algérien s’oriente vers un changement des positions historiques et des principes de l’État ». En réaction, l’ancien ministre de la Communication, Abdelaziz Rahabi, a souligné dans un post sur X que l’attitude de l’Algérie ne consacre aucun « revirement de sa politique étrangère », mais traduit plutôt « une adaptation aux circonstances et aux rapports de force ».

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L’expression « rapport de force » est révélatrice. Alger n’a pas hésité à ouvrir une crise avec l’Espagne en 2022 puis la France en 2024, lorsque ces deux pays ont opéré un changement de position sur le Sahara en faveur du Maroc. Mais vis-à-vis des Américains qui ont été les premiers à reconnaitre la souveraineté du Maroc sur ce territoire en décembre 2020, la protestation a été plus que silencieuse. « Il y a une volonté claire des Algériens de ne pas se confronter aux Américains, de leur faire plaisir », commente un diplomate européen. « Alger veut contenir les effets de nuisance que pourraient avoir les États-Unis et Trump particulièrement, dont les relations sont particulièrement bonnes avec le frère ennemi marocain », explique Ali Bensaâd, professeur à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris-VIII. De toute évidence, Alger fait tout pour ne pas être en froid avec Washington.

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Dans cette optique, des accords d’investissements sont en cours de négociation avec deux géants pétroliers, Chevron et Exxon, dans les domaines de l’exploration et de l’exploitation du gaz, y compris du gaz de schiste. Les dirigeants de ces deux multinationales ont été reçus fin juin en audience par le président Abdelmadjid Tebboune. En retour, Washington se montre plutôt bienveillant. De son côté, Moscou a commencé à livrer à l’armée algérienne deux Sukhoï-57 en exécution d’un contrat signé en 2021 d’achat de 14 de ces chasseurs de cinquième génération. « En fait, il y a un accord tacite autour de ce contrat. Les États-Unis regardent ailleurs », souligne un expert algérien sur les questions sécuritaires.

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« Il y a une permanence côté algérien, au-delà du régime actuel, à se tourner vers les deux puissances, les États-Unis et la Russie, pour sortir du tête-à-tête avec la France », rappelle Ali Bensaâd. Et de poursuivre : « Le régime algérien cherche un ensemble de substituts à la relation avec la France, qui le sortiraient de son isolement. Cette stratégie s’opère à des niveaux différents : relations avec l’Italie, la Turquie ou les États-Unis. » Sans oublier que le risque d’« une vassalisation vis-à-vis des États-Unis », dont les stratégies énergétiques sont en fait loin de coïncider avec les intérêts algériens, reste aigu.